5 déc. 2004

Turquie : moustache vs barbe

Example

Les Turcs en Europe, voilà un sujet fécond sur lequel Sarkozy contredit Chirac. On explique ici et là que la masse démographique de ce pays constituerait un choc asymétrique considérable pour le système européen (visualisez 70 députés musulmans au Parlement de Strasbourg et vous comprendrez pourquoi). Derrière cette réticence, il y a une vraie interrogation sur l'identité chrétienne de l'Europe. Pour autant, dans ce débat, il faut garder les yeux sur la balle, ne surtout pas perdre de vue les fondamentaux de l'affaire.

Le parti islamiste au pouvoir en Turquie (PJD) est bel et bien le pendant oriental des démocraties chrétiennes allemande ou italienne. Ils aspirent à une même trajectoire historique et leur bases sociales sont semblables : les islamistes modérés sont issus de la bourgeoisie industrieuse du bazar, pieuse et proeuropéenne, conservatrice mais actuelle. A l'opposé, le camps des radicaux est d'avantage lié à une sorte de nomenklatura intellectuelle clandestine dont la courroie de transmission serait la masse des diplômés en dés errance (Lénine, Carlos, Mohamed Atta et beaucoup de terroristes révolutionnaires étaient au départ des ingénieurs désoeuvrés).

En réalité, la guerre actuelle contre la fascisme vert est essentiellement un phénomène endogène au monde musulman (cf Les enfants de Rifaa par Guy Sorman). Ce qui se trame depuis le Onze Septembre, c'est tout simplement l'entrée du monde musulman dans la modernité. Ce que la Chute du Mur n'a pas réalisé, la Chute des Tours l'a mis en branle. Nous aussi aurons nos Vaclav Havel et nos Gorbatchev, puisque nous avons épuisé nos stocks en Titos, Stalines et autres Ceaucescus.

Certains pays s'en sortiront tant bien que mal, comme :
- le Maroc dont l'épaisseur historique, le positionnement géopolitique et l'absence de pétrole garantissent presque le devenir,
- la Turquie dont le Kémalisme demeure une hypothèse de travail très sérieuse (à comparer à l'échec historique du Pahlavisme),
- l'Iran dont la jeunesse et les femmes se sont coalisés en un bloc contre-révolutionnaire assurant un contrepoids au moins symbolique au clergé de leur parents (qui par ailleurs a fait du bon boulot par certains aspects : une des conséquence inattendues de la révolution ayatolliste de 1979 étant le bond spectaculaire de la scolarisation des femmes),
- et quelque ville état du Golfe Persique qui deviendrait le HongKong proche oriental.

Alexandre Adler affirme - à son habitude - que les deux modèles phares qui s'affrontent pour le statut de "standard politique" dans la sphère islamique sont l'Iranien et le Turc, le velayat efaqih (en persan, prééminence du religieux sur le politique) contre le militarisme laïc ; finalement les barbus contre les moustachus. Alors la Turquie en Europe, oui absolument. D'autant plus que : (i) le Bosphore est plus étroit que la Manche, (ii) il existe déjà des états laïcs à majorité musulmane sur le Vieux Continent (Bosnie, Albanie, Marseille ;-p ). Le problème, c'est que les opinions publiques européennes ne sont pas prêtes aujourd'hui et probablement pas avant une génération, soit une trentaine d'années. C'est un retard à l'allumage qu'il ne faut pas juger trop sévèrement car l'Europe est une vieille fille que les préliminaires interminables n'effraient pas.

Là ou les américains profitent clairement et intensément de la proximité du Mexique et de l'Amérique Latine, les européens ne se montrent pas vraiment passionnés par le processus de Barcelone. Les uns ont déjà fait de l'espagnol la seconde langue du pays (cf. Who are we : The Challenges to America's National Identity par Samuel P. Huntington) tandis que les seconds alimentent des discussions interminables sur le thème "l'élargissement vers l'Est ne remet pas en cause les relations avec la rive sud".

0 commentaires: