Un éléphant dans la porcelaine de France

"Les intellectuels. Plus ils sont intelligents, plus ils élaborent subtilement leur erreur" - Jean-François Revel
Jean-Francois Revel nous a quittés dans la nuit du samedi 29 avril en laissant une pensée d'une rare cohérence. Ce normalien, Résistant et amateur de Proust que François Nourissier avait comparé à un pachyderme, était « renommé pour sa longue mémoire, sa pugnacité de vieux sage capable de charges imprévisibles, son comportement bien connu dans les magasins de porcelaine ». Son style dynamique, imagé et incisif lui fit décrire le fameux congrès socialiste de Rennes comme « une rixe entre ivrognes dans un bordel mexicain ».
Dès « Pourquoi des philosophes? » publié en 1957, cet écrivain original dénonce le marxisme abrité sous l'épais jargon philosophique de Martin Heidegger et Jacques Lacan. Après avoir « dissipé les croyances mythologiques pour donner naissance à la science » avec Kant, la philosophie a, écrivait-il, « épuisé son rôle historique ».
En 1970, il annonce dans « Ni Marx Ni Jésus » que la grande révolution du XXème siècle sera libérale plutôt que socialiste. Avec une constance remarquable, il explique toute sa vie qu'un « système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre », dénonçant tous azimuts « les âneries » d'Arlette Laguiller, la vieille thèse marxiste « selon laquelle l’économie de marché est une forme de cambriolage » et la gauche démocratique française, « sortie de la modernité a partir du programme commun de 1972 ».
Franc-tireur embusqué au carrefour de la philosophie et du politique, Revel s'interrogeait : « Qu'y puis-je si la tentation totalitaire - la propension des individus à préférer des systèmes où leur liberté et leur prospérité sont mises à mal - et la «connaissance inutile» - leur incapacité à tirer les leçons - sont toujours aussi fortes ? ». L'Express - dont il fut pourtant directeur - décrit ainsi son parcours : « de la gauche non marxiste, dans les années 50 et 60, à la droite libérale et "brutalement" anticommuniste à partir des années 70 » En réalité, tout Revel est dans la dénonciation de ce "brutalement".
Marchant sur les pas d'Alexis de Tocqueville et Raymond Aron, Jean-Francois Revel a été le principal anticorps pro-américain de la scène culturelle française. On lui doit la théorisation du "droit d'ingérence" et un anticonformisme de tous les instants. Il sera l'un des rares intellectuels à ne pas applaudir le discours de Dominique de Villepin aux Nations Unies avant le déclenchement de la seconde Guerre du Golfe, qualifiant l'activisme diplomatique hexagonal de « faute de goût considérable ».
Ses partisans pourraient honorer la mémoire de Revel à la manière dont Sainte-Beuve célébrait celle d'Hippolyte Taine : « O Taine! que vous avez fait de chemin depuis nous! Votre estomac est de force vraiment à digérer des pierres, et votre esprit ne s’en porte que mieux ». A plus d'un siècle d'écart, perce en effet chez les deux normaliens un même cheminement : d'abord la critique des philosophes français (Revel leur reproche leur sujétion à la dogmatique allemande). Puis l'amour de l'Italie et des Arts. Ensuite un certain tropisme anglo-saxon (anglais pour Taine, américain pour Revel). Enfin, l'anti-jacobinisme de Taine qui annonce l'anti-communisme de Revel.
8 commentaires:
Le connaissant, même s'il n'avait applaudit De Villepin à l'ONU, il l'aurait sans doute fait il y a 3 mois quand il a présenté son projet de loi sur l'égalité des chances.
Un petit trackback manuel...
Bravo Othman pour cet hommage à Revel dont la mort est passée quasi inaperçu alors que c'est probablement un des intellectuels français les plus importants du siècle.
Egalement http://chezrevel.net/
A+
vince
Pas du tout d'accord avec ce panégyrique, mais chacun son opinion.
Je m'explique quand même. Si Revel a écrit de bons pamphlets dans les années 50 et 60 ("Pour l'Italie" - à conseiller, et dont le contenu pouvait sans peine se transposer au cas du Maroc, "Le style du général", "L'opposition en France", "La cabale des dévôts"), il s'est par la suite fourvoyé dans un anti-communisme sans aucune nuance ni même intelligence, puisqu'il prédisait en 1983, dans la "Comment les démocraties finissent", la victoire finale de l'URSS...
Par la suite, avec l'avènement de l'islam politique, il s'est également fourvoyé dans une critique toute aussi dépourvue de nuance et d'intelligence de toutes les manifestations de l'islam politique, ce qui ne serait pas si grave s'il n'avait manifesté un essentialisme globalisant faisant de tout musulman ne partageant pas ses opinions et sa yankeephilie un suppôt du grand complot islamo-fasciste. Ses commentaires sur la question palestinienne valent leur pesant de cacahuètes et ne valent guère mieux que les éructations du bloggeur néo-con de base du type Little Green Footballs ou daniel Pipes.
Quant à son anti-conformisme, voyons les faits: membre de l'Académie française, dont les livres étaient régulièrement édités dans les plus grandes maisons d'édition parisiennes, chroniqueur pendant près de quarante ans à L'Express puis au point, invité régulier des émissions de télé, etc...
Ibn Kafka : On est d'accord sur un point, ceci est un débat partisan. Revel a été suffisamment prolixe pour qu'on puisse exercer un droit d'inventaire. Mais tout de même, on passe notre temps à encenser les intellectuels qui ont "eu tord" (cf. citation en exergue de cet article) : Martin Heidegger et son apologie du national-socialisme, Jean-Paul Sartres et ses inclinations staliniennes, Gunter Grass et son opposition a la réunification allemande, sans parler des prédictions de Paco Rabane ;-) Je persiste donc : pour une fois qu'un intellectuel - un vrai - a eu raison de s'opposer au communisme, il faut reconnaître ses tords et ses raisons. J'ai revu un film sur la vie du Général Patton hier soir sur TMC : sa colère contre Ike Eisenhower à la fin de la guerre est mythique. Contre l'etat-major, il est le seul à préconiser la poursuite des hostilités contre les soviétiques cette fois... Avec un peu de recul, si Patton avait été entendu, les armées britannique et américaine n'auraient pas quitté le continent et auraient foncé sur Moscou, avant que les russes n'accèdent au feu nucléaire. Les 40 années suivantes auraient été bcp moins sanglantes pour des centaines de peuples sur la planète, otages de l'équilibre de la terreur... On peut dire que Revel a eu une clairvoyance similaire en n'attendant pas la chute du Mur pour comprendre la menace. C'est cela l'anticonformisme. Tous les anticonformistes ne sont pas marginaux. Par ailleurs, l'objection concernant "Comment les démocraties finissent" ne me convainc pas. Question : Fukuyama a-t-il eu raison d'écrire "La fin de l'histoire" (publié neuf ans avant le onze septembre)? Gilles Kepel a-t-il eu raison d'écrire "Expansion et déclin de l'islamisme" en 2000? Je répond deux fois oui parce qu'ils nous ont légué des clefs de lecture essentielles. Dans "Comment les démocraties finissent", Revel dévoile les fragilités psychologiques des démocraties libérales qui ont tendance à s'autodétruire, rien de nouveau sous le soleil en 2006, mais un scoop en 1983.
S'agissant de Revel, ce ne peut être que partisan. J'émets les plus grandes réserves sur sa postérité intellectuelle, car mis à part quelques pamphlets enlevés, son oeuvre à compter des années 70 a été de plomb, comme les années du même nom. J'ai eu le malheur d'acheter quelques uns de ses bouquins, attiré à l'époque par son anticommunisme, mais ils me sont tombés de mains. S'il faut saluer des intellectuels pour leur anti-communisme, j'en choisirai des plus sensés - car après tout, Brasillach et Drieu La Rochelle ont été des intellectuels anti-communistes d'encore plus grand nom renom que Revel...
"Avec un peu de recul, si Patton avait été entendu, les armées britannique et américaine n'auraient pas quitté le continent et auraient foncé sur Moscou, avant que les russes n'accèdent au feu nucléaire. Les 40 années suivantes auraient été bcp moins sanglantes pour des centaines de peuples sur la planète, otages de l'équilibre de la terreur..." Un autre personnage historique avait aussi foncé sur Moscou quelques années avant le "wet dream" de Patton, sans que l'humanité s'en soit portée mieux. Par ailleurs, me semble-t-il, l'équilibre de la terreur entre URSS et USA a précisément évité la guerre entre ces deux pays...
Pour nourrir la polémique: "Un homme est mort, mais les journalistes-écrivains et les écrivains-journalistes qui saluent le « génie » de Revel, en disent long... sur eux-mêmes. Ainsi, Bernard-Henri Lévy rugit contre Pierre Bourdieu : « Oh, la belle colère dont je fus témoin le jour où Pierre Bourdieu, qui n’avait pas le dixième de son talent, se permit d’insinuer qu’un « sociologue » ne pouvait, sans déroger, débattre avec un « journaliste » ! »" http://www.acrimed.org/article2361.html ...
ok. Anonymous cite Brasillach (un collabo antisemite) et Drieu La Rochelle (un socialiste fasciste, admirateur de Staline)... Je rappelle tout de meme qu'on peut etre anticommuniste sans etre un nazi en puissance. Et ce n'est pas parce qu'Hitler a tenté d'envahir la Russie que le monde ne se serait pas porté mieux sans Staline. L'equilibre de la terreur, c'est loin d'etre la paix sur terre. Quand les superpuissances ne peuvent pas s'atomiser mutuellement, c'est le tiers-monde qui bascule dans l'instabilité politique et militaire. D'avoir à enfoncer ces portes ouvertes me rappelle pourquoi j'aimais lire Revel.
J'ai beaucoup aimé le titre...
Mais je n'avais aucune sympathie pour Revel (l'intellectuel).
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