Le "monopole du cerveau"

"Ce qui ne parvient pas a notre conscience nous arrive sous forme de destin", disait Jung. Les musulmans de ce siècle doivent en savoir quelque chose...
Ce n'est pas la citation islamophobe de l'empereur byzantin qui pose problème. Benoit XVI a dit précisément : "pour la doctrine musulmane, la volonté de Dieu n'est liée à aucune catégorie humaine, pas même celle de la raison". Ainsi, pour paraphraser Giscard, il s'arroge le "monopole du cerveau" et oriente l'Eglise catholique romaine vers une position plus critique à l'égard du dialogue interreligieux. Le discours de Ratisbonne n'est pas le fruit du hasard : l'ex-cardinal Ratzinger a congédié Mgr Fitzgerald, qui officiait depuis longtemps aux Conseil pontifical chargé du dialogue avec l’Islam. Là où Jean-Paul II savait trouver les mots pour s'adresser à des dizaines de milliers de jeunes dans les stades de Casablanca et du Caire, Benoit XVI prend un risque. Celui de se voir rétorquer que l'usage de "la raison" (citée 45 fois dans le Coran) n'a pas mis l'Europe à l'abri de la barbarie.
Sur le fond, on pourra épiloguer sans fin sur la "falsafa" d'Al Kindi, le néoplatonisme d'Al Farabi, la théosophie d'Ibn Arabi, Al Tabari et les autres. Rappeler que la tradition aristotélicienne islamique est si solidement ancrée qu'elle s'est projetée magnifiquement dans la Renaissance européenne. Quatre cent ans avant l'éclosion du siècle des Lumière, Dante lui-même a reconnu la centralité de l'Islam en situant le Prophète et l'Imam, Mohamed (saw) et Ali, au coeur de son enfer (La Divine Comédie). Al Kindi écrit "Nous n'avons pas à rougir de goûter la vérité et de la faire nôtre". Il faut donc promouvoir une perspective "islamo-judéo-chrétienne" et tant que ce vocable écorchera l'oreille des uns et des autres, l'exclusion occidentale de l'Islam demeurera en l'état.
On parle aujourd'hui de l'Islam comme si Louis Massignon, Sylvestre de Sacy, Etienne de Quatremère, Hamilton Gibb, Montgomery Watt, Joseph Van Ess et bien d'autres n'avaient étés que des propagandistes ou des idéologues. Beaucoup d'enseignements du Coran sont occultés par les extrémistes, les orientalistes et les journalistes : en politique, que veut dire "Et les sujets sont en concertation entre eux" (Wa amruhum choura baynahum), si ce n'est une adhésion claire aux principes du gouvernement démocratique? Quand on lit : "Si ton seigneur l'avait voulu, tous ceux qui peuplent la terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à croire?", c'est la liberté de conscience qui est consacrée par les saintes écritures. Le recours à la Raison est consubstantiel à la "bonne nouvelle" de l'islam.
Quand le Coran nous dit, "Mohamed est le dernier des prophètes" et ajoute que "les savants sont les héritiers des prophètes", n'est-ce pas une incitation à faire succéder la pensée discursive à la pensée intuitive ? Une invitation à clore le cycle Abrahamique en établissant une société du Savoir, une sorte de "fin de l'histoire"? Entre 750 et 1250, les communautés du monde musulman - de Baghdad à Cordoue - ont créé quelque chose qui anticipait sur la globalisation - l'interconnexion de la technologie, de l'argent et des hommes : des chèques pouvaient être rédigés à Fès et tirés à Damas. En ces temps-là, Ibn Rushd (que le pape aurait été inspiré de seulement mentionner en contrepoint) soulignait que "les philosophes sont mieux à même de comprendre les passages allégoriques du Coran, grâce à leur connaissance de la logique".
Au quatorzième siècle comme en 2006, le fanatisme est un paganisme de la lettre et mérite d'être combattu en tant que tel. D'ailleurs, les littéralistes musulmans ressemblent à s'y méprendre aux chrétiens qui assimilent Jésus Christ à Dieu parce qu'il est son Verbe. De nos jours, on continue de préférer la vision d'un Islam romantique et fougueux d'un Bernard Lewis aux délicieuses complications d'un Abdelwahab Meddeb. A la télévision, on préfère mettre en scène la théatralité laborieuse d'un Dalil Boubakeur ou la légèreté esseulée d'un Malek Chebel, au lieu de faire connaitre les penseurs de l'Ijtihad et les héritiers du Kalâm. Saad Eddine Ibrahim, Mahmoud Taha, Khaled Abou Al Fadl, Nasr Hamed Abou Zeid, Abdulkarim Soroush, Mohamed Arkoun, Fazlur Rahman, Malika Dif...
Benoit XVI restera un théologien et un dogmatique. L'inconsistance de ses prises de position ne sont en aucun cas une excuse pour brûler des églises ou des effigies. Par contre, c'est l'occasion claire de réaffirmer - à l'instar de SM le Roi Mohamed VI - que le Coran "s'adresse à la Raison et l'honore".
4 commentaires:
SM le Roi adresse un message au Pape Benoît XVI (Menara.ma)
SM le Roi Mohammed VI a adressé à sa Sainteté le Pape Benoît XVI un message écrit en réaction de protestation aux propos qu'il avait tenus sur l'Islam, dans lequel le souverain rappelle en sa qualité de Commandeur des Croyants et Président du Comité Al Qods, que l'Islam, en vertu du Saint Coran, s'adresse à la raison et l'honore, en partant du principe que la foi serait incomplète si l'on ne faisait appel à la raison. Dans ce message, remis par le chargé d'affaires du Royaume auprès du Saint-siège qui a été reçu dimanche au Vatican, le souverain affirme que l'Islam prône la tolérance entre toutes les religions célestes et que la foi de tout musulman ne peut être réputée complète que s'il croit en tous les prophètes et au premier chef Moïse et Jésus, que la paix soit sur eux. L'Islam exhorte en outre à la paix et à la modération et récuse, en revanche, la violence, a souligné SM le Roi Mohammed VI, ajoutant que l'Islam est demeuré, à travers l'histoire, un phare rayonnant, porteur d'un message de tolérance religieuse et de brassage des cultures et des civilisations. "Le Maroc a connu, à travers son histoire, des érudits qui ont transmis une partie de la culture grecque à l'occident chrétien au Moyen Age, et qui ont fait état, dans leurs traités philosophiques, de la possible cohabitation entre la raison et la religion, la première étant le moyen d'appréhender la seconde, vérité corroborée, du reste, par les grands orientalistes et les historiens des différents pays occidentaux ", a ajouté le souverain. "Compte tenu de ces faits religieux et historiques, Je m'adresse à vous, en votre qualité de chef de l'Eglise catholique, pour vous prier d'avoir, à l'égard de l'Islam le même respect que vous vouez aux autres cultes et que l'Islam d'ailleurs voue, lui aussi, aux autres religions célestes, y compris le Christianisme. Il s'agit là, me semble-t-il, du meilleur moyen de promouvoir le dialogue entre les religions et les cultures ", a souligné SM le Roi. SM le Roi rappelle par ailleurs qu'en cette période d'exacerbation des extrémismes et des amalgames, " il nous incombe en tant que dépositaires du devoir de diffusion des valeurs de paix, de coexistence et de rapprochement entre les nations et les peuples, de tout mettre en uvre pour défendre ces nobles idéaux ". En tant que dépositaire des traditions séculaires du Royaume, SM le Roi réaffirme le caractère privilégié des relations qui ont toujours existé entre le Royaume du Maroc et le Saint siège, relations fondées sur le dialogue et la concertation sur toutes les questions afférentes aux mondes musulman et chrétien et aux relations internationales.
Salam et bon ramadan.
j'ai bien aimé ce blog, et je me permets de donner l'adresse du mien, sur le Maroc, l'islam, la France, etc. l'art et la culture en général.
www.zmagri.ma
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Ramdan Moubarak Said.
Hello OEF,
Je t'invite àa lire cela:
http://labelash.blogspot.com/2006/09/muhammads-sword-by-uri-avner.html
A bientôt!
:-)
On vit une drôle d'époque. Dans la presse européenne, les éditorialistes en appellent à un "droit à la maladresse", après le "droit au blasphème" des caricatures danoises... Ce pape est un philosophe sourd à l'histoire, un dogmatique. Au moins, Jean Paul II assumait son rôle de "bonne conscience en dernier ressort" de l'occident et gardait les mains propres. Benoit XVI a ramené le dialogue interreligieux à l'âge médieval. Aznar a pris sa défense en arguant que - si l'Eglise a fait amende honorable pour les Croisades et l'Inquisition - les musulmans ne se sont jamais excusés pour les quatre siècles durant lesquels ils ont occupé la péninsule ibérique... Un comble. Alors évidemment, on répétera à l'envie que les musulmans doivent aussi faire leur autocritique. Prenons un exemple d'actualité pour illustrer la critique de fond de Benoit XVI sur l'usage de la raison : (corrigez moi si j'ai tord mais) chaque année, les musulmans du monde entier continuent de vivre un suspens "insoutenable" quant à la date exacte du début du mois sacré... (suspens qui profite aux opérateurs télécoms puisque tout le monde se félicite par sms de sa levée subite). Le problème, c'est que ce sont les musulmans qui ont inventé l'astronomie et qu'ils n'y ont pas recours! Il faut que tout le monde ouvre les yeux, tant au Vatican qu'à El Azhar...
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