9 sept. 2007

De la biologie à l'art, une même connaissance

1642 est une belle année dans l'histoire des idées. Descartes publie ses Méditations Métaphysiques, Galilée meurt et Newton vient au monde. Pendant les trois siècles qui suivront, les Lumières se chargeront de cultiver l'héritage cartésien, le rêve que l'univers est uni par la causalité, réglé par une théorie universelle susceptible d'être formulée un jour. Vus sous cet angle, les domaines de la Connaissance semblent tous se rapporter à un même Savoir. Malheureusement, cette quête d'une métathéorie (théorie sur les théories) s'est depuis enlisée dans l'exubérante productivité des sciences. Jugée à l'aune du doute né d'Hiroshima - la pénicilline vaut-elle la bombe A? - la foi dans le progrès scientifique a été ramenée au rang de simple question d'opinion. La dernière tentative de jeter les bases d'une synthèse scientifique remonte à septembre 1939, lorsque les plus importantes figures du positivisme logique ont ouvert à Harvard le 5e "Congrès international pour l'unité de la science". Aujourd'hui, les post-modernistes traitent la science (et la religion) par la subversion. A l’ère de la spécialisation, un physicien des particules ne peut toujours pas dialoguer avec un neurologue, un spécialiste d'économie politique ou un poète.

La Babélisation du savoir piège les uns et les autres dans une trappe cognitive. Pourtant, par la grâce d'un principe comparable au monothéisme en religion, il n'y a de la biologie à l'art qu'une seule connaissance, par-delà les barrières disciplinaires. Art, politique, chimie, économie, philosophie, mathématique, sociologie, biologie, tout est lié. Exemple intuitif : l'attraction des corps célestes obéissant aux lois de la gravité est un écho lointain de l'attraction des corps vivants soumis aux lois de l'amour, les deux procédant d'un même phénomène d'attirance universelle. Est-ce donc un hasard si, dans les films de Spielberg, les amoureux lèvent les yeux pour contempler les étoiles...? ;-) Autres exemples, moins intuitifs : la cohérence de la physique microscopique des capillaires avec la physique macroscopique de la gravité, qui faisait dire à Einstein "ce qui m'importe réellement est de savoir si Dieu avait le choix en créant le monde"...

Les similitudes entre l'épistémologie de l'économie et celle de la physique sont également frappantes : l'étude des phénomènes de concentration de richesse s'effectue à l'aide des mêmes équations qui régissent la polymérisation en physique-chimie. Il en va de même pour la physique et l'histoire de l'art. La "décarbonisation" est le terme employé par les scientifiques pour indiquer la variation du ratio d'atomes de carbone par rapport aux atomes d'hydrogène dans chaque nouvelle source d'énergie. Ainsi, l'hydrogène succède géométriquement au pétrole et au gaz naturel, eux-mêmes héritiers du charbon, descendant naturel du bois. Ce processus de dématérialisation n'est pas sans rappeler Hegel et son "avènement de l'Esprit", pour schématiser : (i) les peintures rupestres représentent des formes purement animales ; (ii) le Sphinx des pharaons a un corps de félin dont jaillit un visage humain ; (iii) la perfection est finalement approchée par Michel Ange en 1504, avec son David (un corps humain idéel sculpté dans 434 cm de marbre). Tout se passe comme si le carbone participait aussi de cette animalité dont l'humanité s'éloigne pas à pas.

Condorcet, quant à lui, était convaincu que la culture est régie par des lois aussi exactes que celles de la physique. Dans son "Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à pluralité des voix", il mêle pour la première fois mathématique et politique, fidèle en cela à Aristote qui écrivait : "la politique est la première des sciences, celle qui est plus que tout autre architectonique". À ses débuts, la sociologie sera même qualifiée de "physique sociale". Seulement, de l'atome à la pensée il y a plusieurs mondes. Les sociétés sont formées de personnes, dont l'esprit est constitué de nerfs, lesquels à leur tour sont faits d'atomes. En principe, les atomes peuvent être assemblés en nerfs, les nerfs en cerveaux, et les personnes en sociétés. En réalité, l'unité du savoir n'équivaut pas à un effacement des limites disciplinaires. L'intuition qui consiste à renoncer à la vision pyramidale de la connaissance est la "consilience". C'est le nom donné à l'unité intrinsèque du savoir par Whilliam Whewell en 1840, qui apparaît "lorsqu'une induction donnée, issue d'une certaine classe de faits, coïncide avec une autre, née d'une classe différente de faits". Cela s'applique bien à l'étrange parallèle qui existe entre l'unité de dieu (monothéisme en théologie) et l'unification du savoir (métathéorie en science).

La science pourrait bien n'être que la continuation de la théologie par d'autres moyens (pour paraphraser Clausewitz). Louis Agassiz, directeur du Museum de zoologie comparée de Harvard, fut outré par la publication de "L'origine des espèces" de Darwin en 1859. Agassiz estimait que l'univers étant une vision dans l'esprit de Dieu, les divinités de la science n'ont rien à envier à celles de la théologie. Ce qui explique la double concession de Descartes : son déisme (concédé à la théologie), et son "cogito ergo sum" (concédé à la science). "Je pense donc je suis" est bien l'autre nom du "mystère de la conscience", verrou qui résiste encore et toujours aux assauts des neurophysiciens. Renvoyées dos-à-dos, science et théologie se rejoignent finalement dans un combat commun, une chasse en vérité. Débusquer le "fantôme dans la machine", selon l'expression du philosophe Gilbert Ryle, qui nous sépare d'une compréhension fluide et continue de l'univers réel. Un univers dans lequel nous nourrissons la folle ambition d'être d'avantage que de la poussière animée. Tout un programme, quand on pense à la dixième loi d'Emmerdement Maximum de Murphy : "L'univers n'est pas indifférent à l'intelligence, il lui est activement hostile" ;-)

Est-il encore possible d'écrire sur l'unicité de dieu sans ennuyer son lecteur...? (s'il en reste :-p) Le Tawhid, vous connaissez? C'est le principe cardinal de l'Islam. Souvent traduit par "monothéisme", le terme peut sembler anodin. En réalité, la passion musulmane pour la synthèse a engendré une nuance sémantique de premier ordre. La théologie islamique est "3ilm at-tawhid" ("science de l'unification"), tandis qu'elle qualifie la théologie chrétienne de "3ilm al-lahout" ("science de la divinité"). Au fond, la "Bonne Nouvelle" de l'Islam a été l'unification des sciences au profit de l'adoration du dieu unique, en réaction à la Trinité chrétienne, au dualisme zoroastrien et à ce qu'on pourrait appeler le "hors-sujet" bouddhiste en la matière. Parvenus au bord le plus proche des seuils cartésien, képlerien, copernicien et galiléen, les savants musulmans posèrent que "s'il n'existe pas deux fleurs, deux flocons de neige, deux humains identiques, c'est que chacun de nous est unique, à l'image de l'Unique". Notons qu'"Al Haq" ("Le Réel" !) est un autre nom d'Allah...

Cette ambition de l'Islam d'incarner une métathéorie théologique est fondamentale : le prophète Mohammed a reconnu 124 000 prophètes avant lui. Pour certains oulémas, Bouddha, Akhénaton et Zoroastre figurent dans cette longue chaîne qui nous relie à Adam, le premier prophète, chacun s’abreuvant à "l’Océan muhammadien", selon le mot de l’émir Abdelkader. Chaque Révélation depuis Abraham émane ainsi de la religion primordiale ("addin al-qayyim"). La "force axiale" du Tawhid a donc permis aux savants musulmans de passer de l'expérience religieuse à la synthèse scientifique dès le VIIe siècle, alors que le monde judéo-chrétien n'a embrassé les Lumières que mille ans plus tard. C'était vers 1642, lorsque l'occident est subconsciemment devenu Kierkegaardien (séparer le savoir et la religion)... Et de fait, Descartes n'était pas musulman, mais il a bien failli l'être.

A lire : "L'unicité du savoir", par Edward O. Wilson

9 commentaires:

Anonyme a dit…

tu déchires...
Tu as fait un double saut périlleux réussi en reliant l'unicité du savoir et la praxis du tawhid...si seulement plus de gens pouvaient être au courant (y'a pas moyen de balançer ça à la sauvage sur CNN, Al jazeera, TF1, 2M :-)
De la haute voltige, rien à ajouter maestro...
A part que ce post complète utilement celui du monopole du cerveau et de l'ijtihad, tu devrais mettre un lien direct entre les deux pour ceux qui découvrent ton blog...

Il parait que la meilleure manière de plaire à Dieu c'est de s'efforcer de réaliser cette unité en soi, pas étonnant que tu t'appelles El Ferdaous, tu vas y aller au paradis c'est sûr vu que t'as pris une sacrée avance sur nous...Tu crois que tu pourrais me pistonner?
Ah non, j'avais oublié qu'on s'adresse à Dieu en direct, bon dans ce cas là je vais lui dire qu'on est potes ;)

yasmina Belzébuth en direct live de l'enfer

_BrainDamage_ a dit…

je reviendrais lire et commenter mais chapeau!

Une de tes meilleures production sans nul doute. Je vais même te faire de la pub sur mon blog pour ce post.

a+
Damage respect

Sana a dit…

A l'heure où l'Humain semble de plus en plus persuadé que mathématiques jurent systématiquement avec littérature, que spiritualité, arts, poésie et tout ce "fatras irrationnel" ne sauraient trouver de continuité dans la logique implacable des disciplines "purement scientifiques", j'avoue qu'un tel plaidoyer de l'unicité des connaissances me surprend agréablement...

Faire s'imbriquer cette foultitude de savoirs réputés éloignés ou diamétralement opposés - et avec quelle adresse ! - relève de l'ingénieux ! (Si je m'étais hasardée à faire pareille démonstration, ça aurait tourné à l'imbroglio !)

Bravo l'artiste ! Ou... le savant ? Ca doit être une concoction des deux.

P.S : l'Agence S.G1 a déménagé ! Voici la nouvelle adresse : www.sguess.blogspot.com

Boukou a dit…

Très beau texte et analyse très bien faite. Bravo
J'ai ajouté ton blog à Maroc-blogger
Tu peux le voter pour augmenter ces points :)
Tu peux également de ton coté inivter d'autres bloggeurs pour ajouter leurs blog dans l'annuaire ca va l'enrichir...et puis ca aidera la blogesphere marocaine à mieux se connaitre ... et se développer.

kb a dit…

Excellente synthèse dont pas un pied ne touche le sol.
Descartes musulman ? peut-être bien que oui s’il avait intégré à sa raison helléniste le postulat de la révélation et là il serait peut-être allé jusqu’au soufisme :)

Farid a dit…

Faire une trilogie en partant d’une production "scientifique" cartésienne adossée à une mort, celle de Galillée et une naissance (Newton) des piliers de la pensée rationnelle pour arriver en fin de billet à introduire le concept de tawhid comme concept (potentiellement ?) universel est assez surprenant.

Fallait le faire !

Vous oubliez juste de dire que 1642 c'est aussi l’année où l’une des religions qui se réclame de l’universalité de la spiritualité dégagée du matériel terrestre et de libération des êtres de ce même matérialisme a instauré le pouvoir temporel des dalaï lama au Tibet sur leurs contemporains !

Comme quoi l’homme est con intrinsèquement et sa pensée ne sert à rien qu’autre qu’à asseoir sa suprématie sur son prochain quelque soit la religion qu’il se choisi...

Alors du coup l’histoire du tawhid me fait plus sourire qu’autre chose (quoique, un peu moins quand on voit ici et la ce même tawhid pousser à couper des mains ou des têtes ou fouetter des amants ... !) parce que refaire le même chemin intellectuel que des penseurs comme Saint Thomas, Averroès, Maimonide et bien d’autres en 2007 (pourtant bien antérieurs à cette fameuse date de 1642 dont je ne comprend pas vraiment la portée ?!) me dépasse...


C’était pourtant bien commencé, la démonstration est brillante et le verbe éloquent... mais le tout au service d’une idé(e)ologie que j’ai du mal à cerner....

Personnellement je me fous de savoir s’il y a un dieu, 2 ou plusieurs si en retour ceux qui s’en réclament me foutent la paix... dans le cas contraire non !

"Est-il encore possible d'écrire sur l'unicité de dieu sans ennuyer son lecteur...?"

La preuve que si surtout quand c’est bien écrit mais ça reste un peu court car parler de tawhid me gonfle encore au plus haut point surtout quand on sait se qui se cache derrière ce concept comme interdits et répression liberticide.

A moins que la charia ait été réformée cette nuit sans que je le sache...

Sinon si Descartes et bien plus tard Nietzsche avaient été musulmans on aurait vraiment été dans la merde ;-)

OEF a dit…

Farid : Bel exemple de traitement post-moderne de la religiosité par la dérision. Pas étonnant que tu te soit ennuyé si la portée de la date 1642 te "dépasse", et surtout si tu en restes à une compréhension caricaturale de l'Islam. Tu peux reprocher au salafisme d'être liberticide et parfois meurtrier, mais ça n'a strictement rien à voir avec le Tawhid, les Lumières et la généalogie des spéculations métaphysiques qui les lient. L'Islam est bien autre chose que ce que les wahabites en donnent à voir : ces gens-là idolâtrent la lettre du Coran plutôt que son esprit. Ce n'est rien d'autre à mon sens qu'une forme de shirk (pêché d'association). Le prophète Mohamed a dit : "Le shirk parmi vous est encore plus imperceptible que les pas d’une fourmi noire sur une pierre noire dans une nuit sombre.". C'était un avertissement clair, que les salafistes semblent avoir pris à la légère (ce que leur ont violemment reproché les mutazilites mais qui veut s'en souvenir?). Le Coran invite clairement à faire succéder la pensée discursive (Science) à la pensée intuitive (Foi) : "les savants sont les héritiers des prophètes". Une religion qui donne le pouvoir aux lettrés (Platon en a rêvé à Syracuse), n'est-ce pas une religion intrinsèquement progressiste ? Qu'en ont retenu les salafistes? Pas grand chose, la moitié des diplômés du supérieur en Arabie Saoudite le sont en théologie et rien d'autre, alors que le Coran engage les croyants à se mettre en quête du Savoir, "jusqu'en Chine" s'il le faut. Par ailleurs, l'Islam interdit la constitution d'un clergé (sorte de loi anti-trust) et prône une désintermédiation basée sur la foi individuelle. Et pourtant, ça n'a pas empêché l'Etat saoudien de faire du Coran sa constitution officielle (qu'est-ce qu'un fonctionnaire saoudien alors?). Mieux, il n'ont rien trouvé d'autre que d'associer la profession de foi musulmane à une arme (glaive) sur leur drapeau, ce qui est très exactement ce que la majorité des musulmans a trouvé choquant dans les caricatures danoises qui plaçaient une autre arme (engin explosif) sur le turban du prophète. Bref, à l'avenir Farid, pense à faire le distingo entre salafisme et Islam. L'Islam quiétiste du Maghreb, l'Islam civilisationnel ("Hadari") de l'Asie du sud-est et le soufisme d'Asie centrale n'ont rien à voir avec le salafisme de la péninsule arabique. Je te rappelle que seuls 20% des musulmans de la planète sont arabes, dont beaucoup moins du tiers vit sous un régime théocratique d'inspiration salafiste. Enfin, je ne comprend pas bien le sens de ta dernière phrase, mais je remarque simplement que le détournement de la science à des fins totalitaires a été le fait d'idéologies (comme le national-socialisme ou le bolchévisme) qui n'avaient pas grand chose à voir avec la vérité de la foi de Descartes, musulman ou pas.

Arnold Rothstein a dit…

Ce post est un exploit, rien à dire. A la limite du HS, je me permets juste d'ajouter que:


1/Nick Tosches, ds le Roi des Juifs, démontre que le monothéisme est dû à une succession d'erreurs de traduction (Elohim = les dieux), et non 1 dieu unique. Merci au clergé britannique pour toutes ces traductions volontairement biaisées!

2/ Les textes anciens du Talmud révèlent que le Dieu adoré sur notre planète est le Dieu de la Destruction (Annihil.

Thalès: "Toutes choses sont pleines de dieux".

Fadwa a dit…

Tu devrais essayer d'écrire Fa SCIENCEs et vie (ou autres supports...). Rien que l'accroche, ça donne envie de lire la suite que je n'ai bien sûr pas encore lue pour écrire ce petit commentaire.
Bonne continuation
Fadwa