"L'apocalypse a commencé"...
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Parole de millénariste perché sur son stand à Time Square? Non, plutôt celle d'un membre de l’Académie française et professeur émérite à Stanford, René Girard. Ce penseur chrétien livre dans "Achever Clausewitz" une relecture originale de l'oeuvre du stratège militaire prussien. La pensée de Girard est un peu à l'anthropologie ce que la micro-économie est à l'analyse économique. Fétichiste amoureux des concepts (particulièrement des siens), il explique depuis de nombreuses années que toutes les cultures ont une fondation violente, à travers deux de ses notions essentielles que sont la rivalité mimétique et le bouc émissaire. "Une société est un groupe de gens qui présentent entre eux beaucoup de similitudes produites par imitation ou par contre-imitation (...) et en se contre-imitant, c'est à dire en faisant, en disant tout l'opposé de ce qu'ils voient faire ou dire (...) ils vont s'assimilant de plus en plus".Dans sa pièce "Rhinocéros", Ionesco montre bien comment, dans les moments de contagion collective, l'espace entre chacun est annulé. La théorie mimétique tend, elle, à nier la possibilité même de l'introspection. Un solipsisme à l'envers qu'on retrouve chez Marguerite Yourcenar lorsqu'elle affirme : "Le 'moi' est une commodité grammaticale". À l’instant où l'individu est happé dans le bloc social, apparaît le concept de "masse" qu'on exprime par le pronom indéfini "on". En référence à Sartre et ses "mains sales", Heidegger professera que "le 'on' n'a pas de mains", autrement dit 'on' ne peut être que pragmatique et matérialiste. Lorsque le groupe est devenu une foule, seul le sacrifice de l'un de ses membres lui permet de retrouver son unité. En grec, bouc émissaire (pharmakos) signifie à la fois le poison et son remède.
L'imitation serait donc "à la fois la cause de toute crise et le moteur de sa résolution". Dans "La violence et le sacré", Girard pose que les sociétés archaïques - sorties des systèmes de dominance animale mais pas encore structurées par le religieux et l'invention de l'écriture - ont eu recours à ce mécanisme de "l'unanimité-moins-un" pour contenir la violence. La sauvagerie humaine intervient alors comme un mécanisme réintroducteur de dissemblance. L'épidémie de peste qui ravage le Thèbes d'Oedipe-Roi est pour Girard un symptôme de cette perte de différences qui conduit à un emballement mimétique contagieux. Les mythes anciens débutent souvent par la narration d'une crise immense (symbolisée par un déluge, une sécheresse ou l'apparition d'une créature anthropophage) annonciatrice d'atrocités futures.
Prenons la création du monde telle que relatée par Hésiode au VIIe siècle avant jc. Trois dieux s'y dégagent peu à peu du chaos primordial : Gaïa (la Terre), Ouranos (le Ciel) et Eros (l'Amour). "De l'union de Gaïa et Ouranos naissent les Titans et d'autres créatures fantastiques. Kronos, fils d'Ouranos, émascule son père devenu menaçant. Plus tard, par peur d'être lui même victime de parricide,ce dernier dévore ses enfants jusqu'à ce que Zeus (le seul fils qui ait échappé à la boucherie) s'en débarrasse à son tour". C'est à Zeus que Prométhée volera le Feu pour le donner aux mortels. Il sera punit, raconte le poète tragique Sophocle, "enchaîné à un rocher où un aigle vient lui manger le foie au fur et à mesure que celui-ci repousse". Le massacre est la voie royale de l'avènement de l'âge des Hommes.
Venons-en à la guerre et son concept. Clausewitz n'est pas l'apôtre de la violence à outrance qu'on décrit souvent, ne validant la guerre que "lorsqu'elle est assez violente pour réaliser son essence". Lui-même issu d'un des foyers mimétiques les plus virulents de l'histoire (la relation franco-allemande), il fut très impressionné par Napoléon et son recours à la conscription (l'événement essentiel de la révolution française selon Clausewitz). Les citoyens marseillais venus épauler à Valmy une armée de métier ont certes donné son hymne national à la France, mais ils ont surtout annoncé une nouvelle ère, celle de la mobilisation totale. Imaginez un zoom conceptuel façon Google Earth : la paix est à la guerre ce que la stratégie est à la tactique, et le combat à feu au corps à corps, ce qui nous amène au coeur élémentaire du duel hostile, le meurtre. Maintenant représentez-vous ce que signifie la fusion des différents compartiments de ce noyau.Ce continuum établi entre la paix et le meurtre sera plus tard systématisé par "l'organisation du prolétariat en classe combative", une notion qui fera dire à Raymond Aron que le léninisme n'est qu'un "hégélianisme militaire". De cette pression totalitaire et fusionnelle naitront les massacres du siècle dernier et ce qu'Eisenhower a baptisé le "complexe militaro-industriel". Seulement tandis qu'Hégel conçoit l'escalade moderne comme de plus en plus rationnelle, Girard l'analyse comme un signe de la fin des temps. Mystère. Qu'est-ce qui peut bien le porter à marcher sur les plates-bandes des littéralistes et autres Paco Rabanne en herbe? A le lire, "les fondamentalistes se font une idée complètement mythologique de la fin des temps (...) ils ne peuvent pas se passer d'un dieu méchant". En ces temps où les désastres occasionnés par l'homme coïncident avec ceux causés par la nature, Girard relit donc les Evangiles avec une perspective darwinienne.
L'Apocalypse selon Girard, c'est l'achèvement du processus d'hominisation - passage de l'animalité à l'humanité. La violence qui auparavant produisait du sacré n'engendre plus qu'elle-même, une stérilité croissante qu'ont a pu constater en Irak. Dans cet ordre d'idées, les carnages terroristes ne sont rien moins que le double mimétique des guerres "chirurgicales". Entre "les coups de hache et les missiles", il n'y a pour Girard "pas une différence de nature mais de degré". Ce dérèglement du mécanisme sacrificiel se traduit par une montée aux extrêmes, fantaisie logique d'une guerre sans fin ni résultat tangible. Même le politique n'aurait plus le pouvoir de retenir l'orage d'acier qui se profile... Souvenez-vous de cette réponse d'Hillary Clinton à un journaliste qui lui demandait ce que serait la réaction des Etats-Unis en cas d'attaque iranienne sur Israël : "totally obliterate them". Quand un candidat démocrate se met à imiter le parler géopolitique d'Ahmadinejad, la fin n'est effectivement plus très loin.

2 commentaires:
Merci Lina! Au fond, j'étais sceptique tout du long par rapport à ce bouquin. Surtout que la "mobilisation totale" ne date pas forcément de la révolution française! Les concepts de guerre sainte (Croisade, Jihad) ont précédé Valmy de plusieurs siècles. Comme si Girard n'en revenait toujours pas que le Christ ait tendu la joue après la fameuse gifle (pour "démonétiser la violence"). Je pense aussi que c'est de "l'alarmisme", mais "début de siècle", un peu à la façon de Bernard Lewis qui s'est mis à paniquer tout seul en pensant au messianisme des chiites :
http://oef75.blogspot.com/2006/08/paco-rabane-le-retour.html
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