24 juil. 2008

Travailleurs, travailleuses : taisez-vous!

C'est un couple étrange que forment le silence et le travail. Mutisme expert et souverain de l'artisan focalisé sur sa tâche minutieuse, seulement troublé par le cliquetis de ses instruments. Silence imposé par le contremaître, légitimé de fait par le vacarme des machines... Michel Foucault dans "Surveiller & Punir" a fait la généalogie de ce silence des ouvriers en recensant les techniques, les outils et rituels de cette société disciplinaire. On attribue au silence toutes sortes de connotations comme la prudence, la modestie, le savoir-vivre... (Il arrive pourtant plus souvent qu’on ne l’imagine à d'insupportables imbéciles imbus de leur personne de rester muets, mais c'est un autre débat). Avec la révolution industrielle, le silence au travail s'impose dans la société comme une coulée de conservatisme. Les écoles militaires deviennent des écoles d'arts et métiers, souvent encadrées par d'anciens officiers, et le silence des casernes s'abat sur les nations jusque-là paysannes et bavardes. Dans son "Histoire des théories du management", Bernard Girard rappelle qu'au dix-huitième siècle on considérait le silence des britanniques (vs le bruit des français) comme un "avantage comparatif de la main d'œuvre anglaise". En 1870, les ouvrières des manufactures de tabac n'ont le droit ni de sourire ni de parler, comme en 1914 aux Galeries Lafayette où s'ajoute l'interdiction formelle de tutoyer quiconque. Les rouages bruyants du capitalisme, magnifiquement mis en musique dans "Les Temps Modernes" de Chaplin, font taire les usines et inhibent l'expression des plaintes et des doléances. La parole, c'est le grain de sable dans la machine. Enrégimentée, réquisitionnée lorsqu'elle a cours, elle perd son sens comme par hémorragie... On finit par dire initialiser au lieu de commencer, finaliser au lieu de finir, positionner au lieu de placer, coordonner/optimiser au lieu d'exécuter. Les mots ne servent plus à signifier mais à dissimuler les liens entres les événements en voilant les causes qui les engendrent. Les mots en "ence" prolifèrent : pertinence, compétence, émergence, expérience, efficience, cohérence, résilience, excellence, convergence, silence...

A lire : "Storytelling, la machine à fabriquer des histoires" (Christian Salmon)

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