Une eau brave que l'on ne boit que pour sa douceur
Catégorie(s) :
géopolitique,
histoire,
maroc
C'est l'histoire d'un outil de domination économique devenu objet d'appropriation culturelle. Depuis qu'il a été introduit à la cour du sultan Moulay Ismaïl, le thé est au Maroc une affaire extrêmement codifiée. En 1789, le chirurgien britannique William Lempriere s'étonne qu'il soit "servi dans de superbes tasses de porcelaine d'une petitesse remarquable (...) la petite quantité que l'on sert à la fois de cette boisson fait voir tout le cas que les Maures en font. Un régal de thé dure au moins deux heures...". C'est un tournant géopolitique qui démocratisera le thé dans l'empire chérifien : la guerre de Crimée en 1854 et le blocus de la Baltique obligent alors les marchands anglais à se redéployer à partir de leur base de Gibraltar vers les ports de Tanger et Mogador. Depuis, le thé est au Maroc ce que le tango est à l'Argentine, un emblème culturel. Le royaume est aujourd'hui le premier importateur mondial de thé vert, d'après les statistiques des douanes chinoises. En pékinois "tcha a ye" signifie "feuille de thé", d'où chaï qui a donné atay, décrit par le Dr Benkirane comme "une eau brave, préparée par un brave homme, et que l'on ne boit que pour sa douceur".