8 mai 2008

La situation particulière des descendants d'Ali

Deux anecdotes rapportées par l'ancien Premier ministre Abdellatif Filali dans "Le Maroc et le monde Arabe" :

-Visite de Hassan II en Iran le 12 avril 1968 :
Il fut accueilli par le chah à l'aéroport où tous deux prirent place (...) dans une voiture décapotable (...), le chah se pencha vers le roi et lui dit : "Savez-vous que c'est la première fois que j'entre dans Téhéran en voiture décapotable?". Et comme Hassan s'en étonnait et lui en demandait la raison, il poursuivit en souriant : "C'est parce que je suis avec vous et qu'avec vous, rien ne peut m'arriver... Personne n'oserait me tirer dessus quand je suis au côté du descendant d'Ali et Fatima, la fille du prophète, à côté d'un descendant de Hussein! Je suis sous votre protection...". Le roi n'en revenait pas mais il constatera aussitôt que, la voiture ayant démarré, la foule s'est mise à crier : "Ya Ali! Ya Hussein!" et cela pendant tout le trajet jusqu'à la résidence impériale.

-Sommet islamique à Téhéran le 9 septembre 1997 :
L'imam Khamenei reçut tous les chefs de délégation selon l'ordre protocolaire (...) Pour ma part, simple ministre, je devais être le dernier et j'avais bien noté que les visiteurs étaient invités à se déchausser avant d'entrer dans le salon où les attendait l'imam. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'au moment où j'allais quitter mes souliers, l'agent du protocole m'invita à n'en rien faire, (...) "Je vous en prie de transmettre à Sa Majesté, me dit Khamenei, tous mes voeux (...). Descendant d'Ali, votre roi est un chérif, ce qui lui vaut chez nous une situation particulière". Et ce qui vaut à ses envoyés de ne pas se déchausser chez l'imam!

=>Trois constitutions sur les quatre qu'a connu le royaume depuis 1962 affirment expressément la caractère sacré de la personne royale. L'article 17 du projet de constitution présenté au sultan en 1908 par un groupe de jeunes nationalistes à Tanger stipulait déjà : "Tout sujet du royaume doit obéissance à l'imam chérifien et respect à sa personne, parce qu'il est héritier de la baraka".

29 avr. 2008

"L'apocalypse a commencé"...

Parole de millénariste perché sur son stand à Time Square? Non, plutôt celle d'un membre de l’Académie française et professeur émérite à Stanford, René Girard. Ce penseur chrétien livre dans "Achever Clausewitz" une relecture originale de l'oeuvre du stratège militaire prussien. La pensée de Girard est un peu à l'anthropologie ce que la micro-économie est à l'analyse économique. Fétichiste amoureux des concepts (particulièrement des siens), il explique depuis de nombreuses années que toutes les cultures ont une fondation violente, à travers deux de ses notions essentielles que sont la rivalité mimétique et le bouc émissaire. "Une société est un groupe de gens qui présentent entre eux beaucoup de similitudes produites par imitation ou par contre-imitation (...) et en se contre-imitant, c'est à dire en faisant, en disant tout l'opposé de ce qu'ils voient faire ou dire (...) ils vont s'assimilant de plus en plus".

Dans sa pièce "Rhinocéros", Ionesco montre bien comment, dans les moments de contagion collective, l'espace entre chacun est annulé. La théorie mimétique tend, elle, à nier la possibilité même de l'introspection. Un solipsisme à l'envers qu'on retrouve chez Marguerite Yourcenar lorsqu'elle affirme : "Le 'moi' est une commodité grammaticale". À l’instant où l'individu est happé dans le bloc social, apparaît le concept de "masse" qu'on exprime par le pronom indéfini "on". En référence à Sartre et ses "mains sales", Heidegger professera que "le 'on' n'a pas de mains", autrement dit 'on' ne peut être que pragmatique et matérialiste. Lorsque le groupe est devenu une foule, seul le sacrifice de l'un de ses membres lui permet de retrouver son unité. En grec, bouc émissaire (pharmakos) signifie à la fois le poison et son remède.

L'imitation serait donc "à la fois la cause de toute crise et le moteur de sa résolution". Dans "La violence et le sacré", Girard pose que les sociétés archaïques - sorties des systèmes de dominance animale mais pas encore structurées par le religieux et l'invention de l'écriture - ont eu recours à ce mécanisme de "l'unanimité-moins-un" pour contenir la violence. La sauvagerie humaine intervient alors comme un mécanisme réintroducteur de dissemblance. L'épidémie de peste qui ravage le Thèbes d'Oedipe-Roi est pour Girard un symptôme de cette perte de différences qui conduit à un emballement mimétique contagieux. Les mythes anciens débutent souvent par la narration d'une crise immense (symbolisée par un déluge, une sécheresse ou l'apparition d'une créature anthropophage) annonciatrice d'atrocités futures.

Prenons la création du monde telle que relatée par Hésiode au VIIe siècle avant jc. Trois dieux s'y dégagent peu à peu du chaos primordial : Gaïa (la Terre), Ouranos (le Ciel) et Eros (l'Amour). "De l'union de Gaïa et Ouranos naissent les Titans et d'autres créatures fantastiques. Kronos, fils d'Ouranos, émascule son père devenu menaçant. Plus tard, par peur d'être lui même victime de parricide,ce dernier dévore ses enfants jusqu'à ce que Zeus (le seul fils qui ait échappé à la boucherie) s'en débarrasse à son tour". C'est à Zeus que Prométhée volera le Feu pour le donner aux mortels. Il sera punit, raconte le poète tragique Sophocle, "enchaîné à un rocher où un aigle vient lui manger le foie au fur et à mesure que celui-ci repousse". Le massacre est la voie royale de l'avènement de l'âge des Hommes.

Venons-en à la guerre et son concept. Clausewitz n'est pas l'apôtre de la violence à outrance qu'on décrit souvent, ne validant la guerre que "lorsqu'elle est assez violente pour réaliser son essence". Lui-même issu d'un des foyers mimétiques les plus virulents de l'histoire (la relation franco-allemande), il fut très impressionné par Napoléon et son recours à la conscription (l'événement essentiel de la révolution française selon Clausewitz). Les citoyens marseillais venus épauler à Valmy une armée de métier ont certes donné son hymne national à la France, mais ils ont surtout annoncé une nouvelle ère, celle de la mobilisation totale. Imaginez un zoom conceptuel façon Google Earth : la paix est à la guerre ce que la stratégie est à la tactique, et le combat à feu au corps à corps, ce qui nous amène au coeur élémentaire du duel hostile, le meurtre. Maintenant représentez-vous ce que signifie la fusion des différents compartiments de ce noyau.

Ce continuum établi entre la paix et le meurtre sera plus tard systématisé par "l'organisation du prolétariat en classe combative", une notion qui fera dire à Raymond Aron que le léninisme n'est qu'un "hégélianisme militaire". De cette pression totalitaire et fusionnelle naitront les massacres du siècle dernier et ce qu'Eisenhower a baptisé le "complexe militaro-industriel". Seulement tandis qu'Hégel conçoit l'escalade moderne comme de plus en plus rationnelle, Girard l'analyse comme un signe de la fin des temps. Mystère. Qu'est-ce qui peut bien le porter à marcher sur les plates-bandes des littéralistes et autres Paco Rabanne en herbe? A le lire, "les fondamentalistes se font une idée complètement mythologique de la fin des temps (...) ils ne peuvent pas se passer d'un dieu méchant". En ces temps où les désastres occasionnés par l'homme coïncident avec ceux causés par la nature, Girard relit donc les Evangiles avec une perspective darwinienne.

L'Apocalypse selon Girard, c'est l'achèvement du processus d'hominisation - passage de l'animalité à l'humanité. La violence qui auparavant produisait du sacré n'engendre plus qu'elle-même, une stérilité croissante qu'ont a pu constater en Irak. Dans cet ordre d'idées, les carnages terroristes ne sont rien moins que le double mimétique des guerres "chirurgicales". Entre "les coups de hache et les missiles", il n'y a pour Girard "pas une différence de nature mais de degré". Ce dérèglement du mécanisme sacrificiel se traduit par une montée aux extrêmes, fantaisie logique d'une guerre sans fin ni résultat tangible. Même le politique n'aurait plus le pouvoir de retenir l'orage d'acier qui se profile... Souvenez-vous de cette réponse d'Hillary Clinton à un journaliste qui lui demandait ce que serait la réaction des Etats-Unis en cas d'attaque iranienne sur Israël : "totally obliterate them". Quand un candidat démocrate se met à imiter le parler géopolitique d'Ahmadinejad, la fin n'est effectivement plus très loin.

22 mars 2008

Sahara : leçons du Tibet

Comparaison n'est pas raison, mais voyez comme les bonnes intentions du Dalaï-lama tranchent avec la mauvaise foi du Front Polisario. Le premier, icône humaniste incontestée, jure ses grands dieux qu'il ne réclame pas l'indépendance du Tibet. Depuis les années 90, il a adopté l'approche dite de la "voie moyenne" consistant à exiger une simple autonomie culturelle. Le second vient pour la quatrième fois de cantonner les négociations de Manhasset à un dialogue de sourds. "Ne commettez pas de violences, c'est mal", a enjoint leur chef spirituel et temporel aux Tibétains impliqués dans les émeutes anti-chinoises. Mohamed Abdelaziz, lui, ne rate jamais une occasion de menacer de reprendre les armes, "en s’inspirant, précise-il, de la révolution algérienne du 1er Novembre". Les polisariens préfèrent-ils une guerre de huit ans à une large et paisible autonomie au sein du royaume? Alors que les Tibétains se heurtent avec Pékin à un mur d'incompréhension qui leur vaut l'empathie de la communauté internationale, la "voie moyenne" initiée par Rabat semble déstabiliser les séparatistes puisqu'ils ne voient pas l'opportunité historique qui s’offre à eux. Le désarroi, comme le diabète, brouille la vue.

9 mars 2008

Rapports de (re)production

Le professeur Otaké a commis sur facebook un groupe qui vaut le détour (l'idée est tordue mais le texte comporte quelques fulgurances en matière de micro-économie sexuelle appliquée). A ses dires, "la création d’un service public du sexe permetterait de libérer une manne financière de l’ordre de 30% du PIB"... A vous de juger. Pour approfondir le sujet, jetez un oeil à ce précis de sexonomics.

28 févr. 2008

Eduquer ce n'est pas remplir un vase...

C'est un monde particulier que celui où les fils savent lire mais pas les pères. Dans "Le Suicide", Durkheim analysait déjà en 1897 la fréquence accrue des morts volontaires dans les populations alphabétisées. Et de la dépression d'un seul à l'agitation de tous, il n'y a qu'un pas. On doit à l'historien britannique Lawrence Stone la loi associant scolarisation de masse et séquence révolutionnaire : une variable notamment, le franchissement du seuil de 50% des femmes âgées de 20 à 24 ans alphabétisées, correspond à ce que le démographe Emmanuel Todd décrit comme "une zone de danger transitionnel maximal". La Grande-Bretagne a atteint ce seuil en 1640 et la révolution puritaine y a abouti neuf ans plus tard à la dictature militaire de Cromwell. En Chine, il est franchi en 1963 précédant la révolution culturelle de trois ans ; l'inflexion a eu lieu en Russie en 1920 soit trois ans après la révolution d'octobre. Enfin c'est en 1981 que l'Iran et l'Algérie passent ce cap, deux ans après la révolution khomeyniste et sept ans avant les émeutes d'octobre 1988 à Alger. "Eduquer ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu", écrivait le poète irlandais William Butler. Au Maroc, les femmes jeunes alphabétisées sont majoritaires depuis 1996, il y a douze ans donc. Est-ce à dire que le pays est sorti d'affaire? Et pourquoi pas. Le Maroc a aussi ses déclinologues, les tenants du poignant mais non moins spécieux "le-Maroc-c'est-la-Russie-en-1916". Pourtant, il suffit de lire le tableau ci-contre pour constater l'inverse (+21 contre -8). Le débat actuel sur le sauvetage du système éducatif est primordial en ce sens qu'il est contemporain d'une mutation démographique décisive de la société marocaine. Le nombre des naissances s'est stabilisé depuis trois ans et les projections indiquent que 2013 marquera au Maroc la première année de baisse de tension sur le marché de l'emploi, suivie par l'arrêt de la croissance des entrées en première année de l'enseignement primaire en 2019 et dans le secondaire en 2024. Actuellement, 60% des écoles rurales marocaines n'ont pas l'électricité, 75% n'ont pas l'eau potable et 80% ne disposent pas de sanitaires, sans parler du niveau général (sur 100 élèves au primaire 13 obtiennent leur bac). L'opportunité est donc historique de mieux utiliser les 5,4% du pib que consacre le royaume à son Education Nationale, et préparer le Maroc d'après 2013.

6 févr. 2008

Se coucher tard nuit

Quel rapport entre les rayons ultra-violets, les émanations de diesel et le travail de nuit? Ils sont tous classés par l'Organisation Mondiale de la Santé comme facteurs "cancérogènes probables". 14% des salariés français travaillent de nuit. Troubles du sommeil, problèmes intestinaux, risques d'infarctus... A long terme, les troubles d'adaptation au travail nocturne s'apparentent à ceux du décalage horaire. L'alternance entre lumière et obscurité agit sur le cerveau (glande pinéale) et sur la production d'hormones essentielles comme la mélatonine, sécrétée entre le crépuscule et la nuit. Selon une étude de la Société Canadienne du Sommeil, le travail de nuit n'est pas qu'un risque additionnel, c'est aussi un multiplicateur des risques associés au fait de fumer, de ne pas faire de sport ou d'être en surpoids. Pour dérégler le moins possible le métabolisme, il faut trouver un endroit isolé pour dormir la journée, manger sainement et maintenir des liens sociaux. Dans la pratique, cela revient à conserver un repas "normal" en famille, éviter le grignotage de nuit et dormir à horaires réguliers afin de créer une routine. Pour faciliter l'ajustement de l'horloge biologique, il est conseillé de dormir dans une pièce sombre et équipée d'un climatiseur : en plus de rafraîchir la chambre, le bruit de fond aidera à couvrir les sons ambiants. Enfin, la température corporelle étant plus élevée en fin de journée, il est intéressant d'en profiter pour pratiquer un peu d'exercice avant de reprendre le travail. Rien à voir ou presque : dans la plupart des langues européennes, le mot nuit et le chiffre huit ont la même racine : en anglais night - eight, en allemand nacht - acht, en italien notte - otto, en espagnol noche - ocho, en portugais noite - oito, en norvégien natt - atte, en occitan nuèch - uèch, en wallon nut - ût, en roumain noapte - opt, en suédois natt - atta, en danois nat - otte... Donc huit heures de sommeil obligatoires ;)

31 janv. 2008

Dans la peau de Ben Bernanke

Message reçu hier d'un ami trader à la City : "J'ai réussi à provoquer une hyperinflation et trois stagflations massives ayant débouché sur des troubles civils... lol". Rassurez-vous, il s'agit d'une simulation "pédagogique" (sur le site de la Fed de San Francisco) qui vous glisse dans la peau du président de la banque centrale des Etats-Unis. La politique monétaire américaine est devenue monétariste avec la nomination à sa tête de Paul Volcker en octobre 1979. En doublant d'un coup d'un seul les taux d'intérêts réels à près de 19%, il envoie alors le signal d'une désinflation durable. En pratique, l'approche quantitativiste consiste surtout à fixer un objectif de croissance de l'offre monétaire et à s'y tenir en injectant/retirant de la monnaie sur les marchés de capitaux. Mais avec les innovations qui ont sophistiqué les produits financiers depuis, la frontière entre la monnaie et les autres actifs s'est brouillée. Succédant à Volcker en 1987, le génie d'Alan Greenspan a consisté à tirer cette leçon en renonçant à quantifier la monnaie, préférant une manipulation graduée des taux d'intérêts pour la piloter. En temps de crise, Greenspan a toujours pris soin de s'assurer de l'unanimité du Federal Open Market Committee. Pas Ben Bernanke. Il vient de baisser les taux de 1,25 points en huit jours, sans le soutien président de la Fed de Dallas qui indiquait hier qu'il considérait toutes ces baisses du loyer de l'argent malvenues. Bernanke souhaite éviter une récession en recapitalisant les banques dont les fonds propres sont plus exposés que jamais à la volatilité des collatéraux que sont les actifs boursiers et immobiliers. Seulement, de bulle en bulle, cette politique discrétionnaire a créé un effet d'accoutumance, aggravé par l'impact pro-cyclique de l'adoption des normes IFRS en comptabilité bancaire. Or tout comme en médecine la douleur est un signal, les défauts de paiements sont un aspect essentiel de la vie économique. Paul Volcker écrivait en 2005 : "Je ne connais pas un seul pays qui puisse continuer à consommer et investir 6% de plus qu'il ne produit pour longtemps, les Etats-Unis absorbent près de 80% des flux net de capitaux internationaux". Sur le dernier quart de siècle, l'économie américaine n'aura vécu au total que 16 mois de récession... "Le capitalisme sans les faillites n'aurait aucune saveur, comme le catholicisme sans l'enfer", disait Patrick Arbor, président du Chicago Board of Trade. La Fed ferait bien mieux d'oeuvrer au rétablissement du dollar et du taux d'épargne américain. Lorsqu'elle re-baissera ses taux probablement en mars, le dollar sera devenu la monnaie la moins rémunératrice du monde après le Yen. Une fois lassés de ce gâchis et des pertes de change sur leurs placements, comment réagiront les créanciers du billet vert? À la veille de la crise asiatique en 1997, plus de 80 % des réserves de devises de la planète étaient en dollar, une proportion tombée aujourd'hui à 64% (selon Morgan Stanley 50% en 2015). Déjà, les rumeurs d'abandon par les pays du golfe du lien fixe avec le dollar vont bon train. Riyad est en train de mettre en place le plus grand fonds souverain de la planète doté de 900 milliards de dollars, soit un peu moins de 7% du Pib américain (à comparer au 1% du plan de relance Bush)! La Fed devrait laisser la tâche du renflouement du secteur bancaire aux créanciers chinois, arabes ou russes qui détiennent plus de 2000 milliards de réserves. On ne tend pas une carafe d'eau à un âne déjà tout trempé ;-)

16 janv. 2008

Le disque de Lenshina

"Une femme nommée Alice Lenshina habitait en Zambie. Elle avait une quarantaine d'années. (...) On était dans les années soixante et, à cette époque, on trouvait encore des gramophones à manivelle çà et là dans le monde. Lenshina en avait un, ainsi qu'un disque usé jusqu'à la corde. Sur le disque était enregistré le discours de Churchill de 1940 dans lequel il exhortait les Anglais au sacrifice. Ayant installé son gramophone dans sa cour, la femme tournait la manivelle. Le pavillon métallique peinturluré en vert produisait un grondement et un gargouillement aux accents pathétiques, mais le texte était incompréhensible. Aux miséreux de plus en plus nombreux qui se réunissaient là, Lenshina expliquait que c'était la voix d'un dieu dont elle était la messagère et qui exigeait une soumission inconditionnelle. Les foules commencèrent à affluer chez elle. Ses disciples, en général des pauvres sans le sou, construisirent avec les moyens du bord un temple dans la brousse où ils venaient réciter leurs prières. Au début de chaque cérémonie, la basse sonore de Churchill les mettait en extase, en transe. Les autorités eurent toutefois honte de ces manifestations religieuses et le président Kenneth Kaunda envoya contre Lenshina la troupe qui, sur le lieu de culte, massacra quelques centaines d'innocents. Les chars réduisirent en poussière le temple d'argile."
Extrait de "Ebène" de Ryszard Kapuscinski

4 janv. 2008

J'irai aboyer sur vos tombes

Qu'est-ce qui sent mauvais et pèse plusieurs dizaines de tonnes? Les déjections annuelles des chiens et pigeons parisiens... Peut-être avez-vous déjà ressenti le besoin étrange d'intenter un procès à un animal? Un peu comme dans cette satire de Racine, "Les Plaideurs", où le juge Dandin instruit le procès d'un chien qui a volé un chapon. L'un de mes amis (qui se reconnaîtra) est convaincu d'avoir été "persécuté" par un pigeon malveillant qui l'a, dit-il, délibérément "visé" à plusieurs reprises ;-) Je n'en veux pas personnellement aux chiens de mon quartier de tapisser mon itinéraire quotidien, mais si les sociétés ou les navires peuvent être des personnes aux yeux de la loi, pourquoi pas les chiens? Dans l'Europe médiévale, les animaux étaient tenus responsables de leurs actes : lors de procès célèbres avec force huissiers, avocats et témoins, des truies et des vaches ont été pendues en public ou lapidées pour homicide, vol ou destruction (cf. The criminal prosecution and capital punishment of animals, 1907). Chaque année, près de 700 parisiens sont hospitalisés après avoir glissé sur une crotte de chien, soit deux victimes par jour! Alors les animaux sont-ils des êtres juridiques? L'empereur romain Caligula accordait une telle considération à son cheval "Incitatus" qu'il souhaita le nommer consul, après l'avoir fait préserver du tapage nocturne... "Trouble", le bichon-maltais de la milliardaire new-yorkaise Leona Helmsley n'a-t-il pas hérité en août dernier d'un fonds de gestion de patrimoine doté de 12 millions de dollars? En droit français cependant, l'animal est considéré comme un "bien meuble" dont le propriétaire est théoriquement déclaré au ministère de l'agriculture. Malgré toute l'affection qui le liait à son chien "Monsieur Grat", Descartes l'estimait dépourvu d'intelligence, car agissant "naturellement par ressorts ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure que notre jugement ne nous l'enseigne". Pourtant, la confusion des sentiments qui règne en occident conduit certains propriétaires d'animaux à les traiter avec bien plus d'égards qu'une horloge ou que la plupart de leurs semblables. Dernières cocasseries en date : les traducteurs d'aboiements (dont Delleuze expliquait qu'il sont "la honte du règne animal"), les cours de danse pour chiens mélomanes, les implants testiculaires pour chiens castrés, les sites de rencontres et les maisons closes canines, l'eau minérale pour aristochiens délicats (vitaminée et parfumée au boeuf), les psychotropes pour toutous anxieux... Alors à quand une class-action pour traîner ce satané Mirza devant les tribunaux ?

21 nov. 2007

Misérables à la peau mate, ploutocrates à la peau claire

Le suffrage universel est-il compatible avec l'économie de marché? A cette question posée par Amy Chua dans "World on fire", l'ancien Premier ministre de Singapour Lee Kuan Yew répond : "Je ne suis pas intellectuellement convaincu que la formule 'one man one vote' soit la meilleure"... Au XIXe siècle, l'économiste David Ricardo souhaitait déjà que le droit de vote ne soit accordé qu'à "cette partie du peuple qui ne saurait avoir intérêt à renverser les droits de propriété". La thèse d'Amy Chua, professeur de droit à Yale, tient en une formule : suffrage universel x libéralisation économique x haine ethnique = conflagration. Lorsqu'une nation - où coexistent une minorité ethnique économiquement dominante et des masses indigènes appauvries - entreprend simultanément de se démocratiser et de libéraliser son économie, l'avantage de la minorité enrichie est renforcé (capitalisme de prédation), tandis que le pouvoir de la majorité pauvre s'accroît (populisme charismatique). Hugo Chavez, Robert Mugabe, Vladimir Poutine, Evo Morales, Thabo Mbeki, Rafael Correa, Slobodan Milosevic et les leaders du Hutu Power ont tous étés élus au suffrage universel sur la base plus ou moins avouée d'un programme d'expropriations ethniquement ciblées. Victimes d'oblitération économique et culturelle depuis des décennies, les majorités dominées sombrent dans une haine parfois extatique de la ploutocratie locale. Le génocide rwandais ou les atrocités de la guerre en Yougoslavie en témoignent (cf. "Death Camp Horrors"de Roy Gutman). L'ethnicité est toujours un phénomène subjectif et artificiel (cf. "Race & Histoire" de Levi-Strauss), mais lorsqu'un conflit ethnique se superpose à un conflit de classe, le suffrage universel peut s'avérer toxique. Aux Etats-Unis, les critères financiers pour l'obtention d'une carte d'électeur n'ont été supprimés qu'en 1860. Ainsi à la fin de la guerre de sécession, les noirs affranchis représentaient 70% de la population des états du Sud. Les blancs, craignant que leur région ne devienne "un Congo américain", entreprirent alors de limiter sévèrement les droits politiques des anciens esclaves... Des processus de déstabilisation analogues ont eu lieu dans l'Algérie française et en Israël après 1967.

À l’exception de l'Argentine, du Chili et de l'Uruguay (où il n'y a presque plus d'Amérindiens), la société sud-américaine est fondamentalement pygmentocratique : on dit qu'au Venezuela, "il y a plus de conseils d'administrations que d'administrateurs", essentiellement des blancs descendant des colons espagnols. En Arabie Saoudite, les quelques milliers de membres de la famille royale forment une sorte d'ethnie dans l'ethnie qui contrôle plus des deux tiers de l'économie. En Russie, six des sept oligarques (Abramovitch, Aven, Berezovski, Friedman, Gusinski et Khodorkovski) qui ont trusté le processus de privatisation des années 90 étaient juifs (cf. "Sale of the Century" de Christina Freeland). Même les ministres et conseillers qui l'ont mis en oeuvre étaient d'origine juive (Kiriyenko, Gaïdar et Tchoubaïs). Il a fallu toute "l'habileté" de Vladimir Poutine pour restaurer l'emprise du Kremlin sur l'économie russe sans passer pour antisémite. Il déclarait tout de même en 2000 : "Ces gens qui font fusionner le pouvoir et capital, ces oligarques vont disparaître en tant que classe". En Afrique, les Tutsis du Burundi (14%) possèdent 70% de l'économie ; au Zimbabwe les blancs (0,6%) sont propriétaires de 70% des terres ; en Afrique du Sud (11%) ils possèdent 70% des terres ; la minorité indienne (2%) dispose d'un pouvoir économique disproportionné au Kenya et en Ouganda, tout comme les Libanais du Liberia et de Sierra Leone. En Asie, les sino-malais (33% de la population) contrôlent 70% de l'économie ; les chinois des Philippines (1%) possèdent 60% du PIB ; en Indonésie ils sont 3% à piloter 70% du capital privé. Sur les 70 groupes industriels les plus puissants de Thaïlande, seulement trois ne sont pas contrôlés par des sino-thaïlandais (10%).

Souvent, seul le capitalisme de copinage (accord entre un autocrate indigène et une minorité économiquement dominante) permet de contenir l'explosion jusqu'à un certain point. C'est ce que fut la "dictature conjugale" de Ferdinand et Imelda Marcos aux Philippines jusqu'en 1986, largement inspirée par le régime sinophile de Suharto en Indonésie. En 1998, les violences qui firent 2000 morts à Jakarta furent précédées par l'apparition de tags désignant les commerces chinois. La famille Suharto quitta le pouvoir avec un patrimoine de 16 milliards de dollars selon Forbes, et la panique parmi les chinois causa une hémorragie de capitaux estimée à plus de 40 milliards par la Banque Mondiale. Le régime Birman actuel est lui tributaire de ses alliances avec les sino-birmans qui contrôlent les industries du tourisme, du teck, du jade et du rubis. Au Mexique, la privatisation de TelMex a rendu treize familles milliardaires, essentiellement dans l'entourage de l'ancien président Carlos Salinas (en exil) et d'un certain Carlos Slim (mexicain d'origine libanaise, aujourd'hui l'homme le plus riche de la planète). Un autre Libanais, Jamil Mahuad, a été président de l'Equateur. Formé à Harvard, il fut renversé en 2000 par un soulèvement amérindien, pour avoir voulu remplacer la monnaie nationale par le dollar américain.

Le Maghreb présente des caractéristiques moins extrêmes : la minorité économiquement dominante y est clairement linguistique (francophone) plutôt qu'ethnique. Un député islamiste marocain a dit un jour que les élèves scolarisés dans les lycées de la Mission française étaient des "non Marocains". Rappelons que le 20 septembre dernier, Aymen Al Zawahiri appelait les peuples maghrébins à se "débarrasser des fils de Français et d'Espagnols", comme un écho (pas si lointain) des assassinats d'intellectuels francophones Algériens de la décennie 90. La guerre civile algérienne est un cas typique de simultanéité tragique entre ouvertures politique et économique. Pourquoi le cas marocain est-il différent? D'abord parce que la transition démocratique y est graduelle et en retard sur le processus de libéralisation économique (un décalage bien moins marqué qu'en Tunisie ou en Egypte). Ensuite parce qu'à la différence d'une couleur de peau ou d'un faciès, une langue s'apprend. Après l'indépendance, le nombre de marocains locuteurs en langues étrangères (français et espagnol) a été multiplié par dix. D'après les statistiques avancées par Todd et Courbage, 70% des alphabétisés en 2004 étaient bilingues : "Il n'y a pas un fond anthropologique ou ethnique différent chez les 'Arabes' et les 'Berbères' au Maroc, mais un mouvement d'arabisation et de francisation linguistique, cheminant en parallèle au fil de l'urbanisation et de la scolarisation". De fait, il existe au Maroc non pas un mais des capitalismes (fassi, soussi, aroubi), qui résultent d'avantage de tropismes régionaux (à l'espagnole) que d'un conflit ethnique larvé (à l'africaine).

Avant tout, le défi pour les pays du tiers-monde consiste à amener la majorité pauvre à un niveau où elle pourra entrer en concurrence avec la minorité hypercapitalisée. Dans "The Anger of the damned", Orhan Pamuk (Nobel 2006) écrit : "A aucun moment le fossé entre riches et pauvres ne s'est autant creusé (...) A aucun moment la vie des riches n'a été ainsi imposée à l'attention des pauvres par le biais de la télévision (...) Bien pire, à aucun moment les sociétés riches et puissantes n'ont été aussi clairement justes et "raisonnables". Aujourd’hui, le citoyen ordinaire d'un pays musulman pauvre et non démocratique, le fonctionnaire d'un pays du tiers-monde ou d'une ex-république socialiste qui a du mal à joindre les deux bouts, sait qu'il ne possède qu'une part dérisoire de la richesse planétaire ; il sait qu'il vit dans des conditions bien plus dures et bien plus désolantes que les "occidentaux", et qu'il est condamné à mourir beaucoup plus jeune. En même temps, cependant, il sent dans un coin de son esprit que sa pauvreté est largement l'effet de sa propre bêtise, de sa propre inadaptation, ou de celles de son père et de son grand-père. Le monde occidental n'a pas conscience du terrible sentiment d'humiliation que ressent la majorité de la population mondiale".

24 oct. 2007

Le pic du phosphate

Si la dernière goutte de pétrole sera extraite en 2150 dans l'Est de d'Arabie Saoudite, le dernier gramme de phosphate le sera vraisemblablement à Khouribga au Maroc dans moins de 90 ans. En août dernier, le physicien Patrick Déry a appliqué la technique de linéarisation de Hubbert (qui a formulé le concept de "pic du pétrole") aux données fournies par le United States Geological Survey, résultat : le pic du phosphate aurait eu lieu en 1989! Il est passé inaperçu à cause de l'effondrement du bloc soviétique (traduit par une baisse drastique de la demande entre 1990 et 1993). Aujourd'hui, les premières tensions apparaissent (enfin) sur le marché ; certains agriculteurs australiens et brésiliens ont été obligés cette année de retarder les semis par manque d'engrais... Les experts s'inquiètent maintenant de la rareté du phosphate qui, contrairement au pétrole, est irremplaçable. Il peut seulement être recyclé, mais il faut pour cela retraiter les excréments animaux et humains pour en nourrir les sols... bonjour la logistique! Le physicien Isaac Asimov a démontré que le phosphate est un élément minéral unique, parce que sa concentration moyenne dans les organismes vivants est huit fois plus élevée que sa concentration dans les sols. Asimov lui a même décerné le titre enviable de "life's bottleneck" (goulot d'étranglement de la vie). Comment expliquer alors l'atonie des cours du phosphate brut de 1989 à 2003? Ce prix est avant tout déterminé par les anticipations des acteurs en présence : une alliance entre l'Office Chérifien des Phosphates (qui contrôle 47% du marché de l'acide phosphorique et 22% des engrais phosphatés) et un consortium de huit entreprises américaines baptisé PhosRock concentrerait plus de 60% des réserves mondiales ; cette possibilité d'une entente américano-marocaine a un effet dissuasif qui prive les autres pays producteurs du pouvoir de piloter les prix. Par ailleurs, les investissements dans le secteur phosphatier ont été gelés ces dernières années par l'annonce de l'exploitation à partir de 2010 d'un gisement géant dans le nord de l'Arabie Saoudite (qui pourrait fournir jusqu'à 8% de l'offre mondiale). Or en 2020, la production agricole mondiale - poussée par la démographie et les biocarburants - aura bondi de 33%, entraînant dans son sillage la consommation d'engrais. Si le phosphate a longtemps détenu la palme de la "matière première la moins sexy de la planète", la situation semble en passe de changer. Pour le Maroc, dont le sous-sol renferme plus de 40% des réserves mondiales, un trend haussier durable sur le phosphate brut est une bonne nouvelle. Cela devrait aider l'OCP à se réformer (son ratio dette sur capitaux propres avoisine aujourd'hui les -400%). En maintenant un programme d'investissement de 4 milliards de dollars d'ici 2015, l'OCP ambitionne de faire du port de Jorf Lasfar une technopole mondiale du phosphate, une plateforme industrielle dans laquelle les investisseurs étrangers pourraient exploiter des unités de productions livrées clef en main (500 ha dédiés à l'industrie lourde). Sans oublier que d'après l'Agence Internationale de l'Energie Atomique, les phosphates marocains recèlent près de 7 millions de tonnes d'uranium. Mustapha Terrab (OCP) et Anne Lauvergeon (Areva) viennent de signer un accord de coopération minière. Le cours de l'uranium a été multiplié par onze depuis 2002.

30 sept. 2007

Facebook : territoire marockain?

C'est l'histoire d'une startup au logo bleu foncé, devenue une "grosse" PME de 300 personnes qui gère le back-office numérique de la vie sociale de 40 millions de personnes, principalement des diplômés de l'enseignement supérieur... Facebook (FB) est valorisé à plus de dix milliards de dollars, vingt fois le montant décaissé par Ruppert Murdoch pour engloutir MySpace (qui dispose pourtant de trois fois plus de membres). FB bénéficie d'une formidable distribution virale qui lui fait gagner un millions de nouveaux inscrits par mois. “C’est du tberguig puuuur!” dixit une copine de Lady Zee. On peut traduire tberguig en un mot par "commérage", et en plusieurs par "négoce frénétique de 'doss' croustillants". Qui s'est fiancé avec qui? Au grand dam de qui? Avec en prime la photo de l'heureuse élue, et biensur celle de la déçue en "convalescence" sur une plage des Maldives (au hasard), business as usual... ;-) C'est clair, si vous ne vous occupez pas de FB, vos amis s'en occuperont pour vous. Photos "empruntées" en vacances ou en soirée et "rendues" en première page de profil FB, votre classe de CE1 (photo à l'appui) a été reconstituée à 60% et on vous espère ardemment... Lorsque vous devenez membre, la guerre du "taggage/détaggage" de photos commence. FB a même inventé le spam provenant uniquement de personnes que vous connaissez : un déluge de mails s'abat sur vous à chacun de vos changements de statut ("... is no longer single", ou "... it's complicated", ces gens de FB cherchent vraiment la m... à définir des catégories pareilles ;-) Un détail : FB compte presque deux fois plus de marocains que de tunisiens et d'algériens réunis! C'est bien le moment de pousser - non pas un cocorico hachak - mais un pur rugissement de Lion de l'Atlas, façon MGM Studios ;-) Par lucidité, on notera toutefois que le premier rang au Maghreb revient à l'Egypte avec 135 000 inscrits. Il y a près de 6800 marocains sur FB, sur un total de plus de 40 millions de membres (ratio 0,017%). En comparaison, il y a un peu moins de 300 000 membres sur aSmallWorld (cf "Invite-only : le luxe de l'accès"), dont 474 ont définit leur pays à "Morocco" (ratio 0,19%). Les marocains sont donc surreprésentés sur aSW par un facteur 11 à ce jour! Alors Facebook territoire marockain? Justement. L'un des groupes les plus courus sur FB est "Oui, je viens du "Marock" : c''est pas la même chose...", qui a recruté ses 1550 inscrits sur cet emprunt à Gad El Maleh ainsi que sur une pétition d'une cinquantaine de points communs tels que "vous êtes seul à penser que Lindt et Cadbury font pâle figure à côté du chocolat Aiguebelle" ou "vous cherchez du regard, inconsciemment, les bouteilles de Pom's et de La Cigogne, le Sirop de menthe Duval et les biscuits Henry's dans les rayons des épiceries en France"... Seulement, sans surprise, le Marock et FB ont également une facette plus borderline. Un groupe intitulé "Femme de ménage, gardien, chauffeur !" a été créé avec la description suivante : "Je dédie ce forum a vous. Même si vous allé jamais le savoir pour vous dire combien vous me manque !! Vous ete laba, je suis ici et je vous aime tellement que si je pouvez vous ramène ici je le frais avec grand plaisiiiir !! (Sans visa ni passpour) vous ete dans nos salle de bain, chambre a couche, cuisine et surtout dans nos cœur. PS : Ne les oublier pas, et surtout acheter leur des kdo, même du Maroc si il le fau ! Il front pas la différence ça fait toujours plaisir !". Authentique et désarmant ! Comme disait Gide, "certains parlent du coeur comme d'autres parlent du nez"... Ce groupe ne rassemble que 133 inscrits mais déchaîne déjà les passions. Son créateur est également à l'origine d'un autre groupe : "Fassis en force" (441 membres), sous-titré "L’egzode rural dilue les fassis c’est pour ça que j ai décide de crée ce forum" (!). Pour info, le groupe "For soussis only", de création plus récente, ne compte lui qu'une trentaine d'inscrits. Pour finir sur une note plus colorée, citons un groupe des plus sympathiques créé avant-hier en réaction à l'épisode de la fausse photo de la britannique Maddie, confondue avec une petite rifaine blonde (comme ses trois autres soeurs), et intitulé "Il y a des blondes et des rousses au Maroc". Mieux, il faudrait pouvoir recenser les marocaines (vraies) blondes ou rousses sur FB... Qu'à cela ne tienne : créons un groupe "Pour que Facebook ajoute la couleur des cheveux à la rubrique basic infos" ou "Moroccan blondes and redheads on Facebook" lol ... et ça n'en finit pas ; voilà pourquoi "ça" coûte 10 milliards de dollars, on y met de l'affect et quelques autres choses de soi, pas toujours avouables à tous et en même temps. Pour l'exemple, j'ai adhéré à "Brunettes do it better" :-p

Trucs & astuces anti-tberguig sur FB : 1) penser à lancer son application Texas Hold'Em Poker à chaque connection pour disposer un alibi crédible en cas de besoin. 2) installer "Friend Sex", une application qui permet à votre petit(e) ami(e) de vérifier de visu sur votre profil le % de garçons/filles dans vos contacts (pas toujours l'effet lénifiant escompté). 3) sur FB comme dans la vie, sortez couvert => empressez-vous d'affiner vos réglages sur la page "Privacy", seul moyen de brider le sacro-saint NewsFeed, sorte de fil AFP qui vous raconte par le menu et en temps réel l'actu FB de vos amis.

9 sept. 2007

De la biologie à l'art, une même connaissance

1642 est une belle année dans l'histoire des idées. Descartes publie ses Méditations Métaphysiques, Galilée meurt et Newton vient au monde. Pendant les trois siècles qui suivront, les Lumières se chargeront de cultiver l'héritage cartésien, le rêve que l'univers est uni par la causalité, réglé par une théorie universelle susceptible d'être formulée un jour. Vus sous cet angle, les domaines de la Connaissance semblent tous se rapporter à un même Savoir. Malheureusement, cette quête d'une métathéorie (théorie sur les théories) s'est depuis enlisée dans l'exubérante productivité des sciences. Jugée à l'aune du doute né d'Hiroshima - la pénicilline vaut-elle la bombe A? - la foi dans le progrès scientifique a été ramenée au rang de simple question d'opinion. La dernière tentative de jeter les bases d'une synthèse scientifique remonte à septembre 1939, lorsque les plus importantes figures du positivisme logique ont ouvert à Harvard le 5e "Congrès international pour l'unité de la science". Aujourd'hui, les post-modernistes traitent la science (et la religion) par la subversion. A l’ère de la spécialisation, un physicien des particules ne peut toujours pas dialoguer avec un neurologue, un spécialiste d'économie politique ou un poète.

La Babélisation du savoir piège les uns et les autres dans une trappe cognitive. Pourtant, par la grâce d'un principe comparable au monothéisme en religion, il n'y a de la biologie à l'art qu'une seule connaissance, par-delà les barrières disciplinaires. Art, politique, chimie, économie, philosophie, mathématique, sociologie, biologie, tout est lié. Exemple intuitif : l'attraction des corps célestes obéissant aux lois de la gravité est un écho lointain de l'attraction des corps vivants soumis aux lois de l'amour, les deux procédant d'un même phénomène d'attirance universelle. Est-ce donc un hasard si, dans les films de Spielberg, les amoureux lèvent les yeux pour contempler les étoiles...? ;-) Autres exemples, moins intuitifs : la cohérence de la physique microscopique des capillaires avec la physique macroscopique de la gravité, qui faisait dire à Einstein "ce qui m'importe réellement est de savoir si Dieu avait le choix en créant le monde"...

Les similitudes entre l'épistémologie de l'économie et celle de la physique sont également frappantes : l'étude des phénomènes de concentration de richesse s'effectue à l'aide des mêmes équations qui régissent la polymérisation en physique-chimie. Il en va de même pour la physique et l'histoire de l'art. La "décarbonisation" est le terme employé par les scientifiques pour indiquer la variation du ratio d'atomes de carbone par rapport aux atomes d'hydrogène dans chaque nouvelle source d'énergie. Ainsi, l'hydrogène succède géométriquement au pétrole et au gaz naturel, eux-mêmes héritiers du charbon, descendant naturel du bois. Ce processus de dématérialisation n'est pas sans rappeler Hegel et son "avènement de l'Esprit", pour schématiser : (i) les peintures rupestres représentent des formes purement animales ; (ii) le Sphinx des pharaons a un corps de félin dont jaillit un visage humain ; (iii) la perfection est finalement approchée par Michel Ange en 1504, avec son David (un corps humain idéel sculpté dans 434 cm de marbre). Tout se passe comme si le carbone participait aussi de cette animalité dont l'humanité s'éloigne pas à pas.

Condorcet, quant à lui, était convaincu que la culture est régie par des lois aussi exactes que celles de la physique. Dans son "Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à pluralité des voix", il mêle pour la première fois mathématique et politique, fidèle en cela à Aristote qui écrivait : "la politique est la première des sciences, celle qui est plus que tout autre architectonique". À ses débuts, la sociologie sera même qualifiée de "physique sociale". Seulement, de l'atome à la pensée il y a plusieurs mondes. Les sociétés sont formées de personnes, dont l'esprit est constitué de nerfs, lesquels à leur tour sont faits d'atomes. En principe, les atomes peuvent être assemblés en nerfs, les nerfs en cerveaux, et les personnes en sociétés. En réalité, l'unité du savoir n'équivaut pas à un effacement des limites disciplinaires. L'intuition qui consiste à renoncer à la vision pyramidale de la connaissance est la "consilience". C'est le nom donné à l'unité intrinsèque du savoir par Whilliam Whewell en 1840, qui apparaît "lorsqu'une induction donnée, issue d'une certaine classe de faits, coïncide avec une autre, née d'une classe différente de faits". Cela s'applique bien à l'étrange parallèle qui existe entre l'unité de dieu (monothéisme en théologie) et l'unification du savoir (métathéorie en science).

La science pourrait bien n'être que la continuation de la théologie par d'autres moyens (pour paraphraser Clausewitz). Louis Agassiz, directeur du Museum de zoologie comparée de Harvard, fut outré par la publication de "L'origine des espèces" de Darwin en 1859. Agassiz estimait que l'univers étant une vision dans l'esprit de Dieu, les divinités de la science n'ont rien à envier à celles de la théologie. Ce qui explique la double concession de Descartes : son déisme (concédé à la théologie), et son "cogito ergo sum" (concédé à la science). "Je pense donc je suis" est bien l'autre nom du "mystère de la conscience", verrou qui résiste encore et toujours aux assauts des neurophysiciens. Renvoyées dos-à-dos, science et théologie se rejoignent finalement dans un combat commun, une chasse en vérité. Débusquer le "fantôme dans la machine", selon l'expression du philosophe Gilbert Ryle, qui nous sépare d'une compréhension fluide et continue de l'univers réel. Un univers dans lequel nous nourrissons la folle ambition d'être d'avantage que de la poussière animée. Tout un programme, quand on pense à la dixième loi d'Emmerdement Maximum de Murphy : "L'univers n'est pas indifférent à l'intelligence, il lui est activement hostile" ;-)

Est-il encore possible d'écrire sur l'unicité de dieu sans ennuyer son lecteur...? (s'il en reste :-p) Le Tawhid, vous connaissez? C'est le principe cardinal de l'Islam. Souvent traduit par "monothéisme", le terme peut sembler anodin. En réalité, la passion musulmane pour la synthèse a engendré une nuance sémantique de premier ordre. La théologie islamique est "3ilm at-tawhid" ("science de l'unification"), tandis qu'elle qualifie la théologie chrétienne de "3ilm al-lahout" ("science de la divinité"). Au fond, la "Bonne Nouvelle" de l'Islam a été l'unification des sciences au profit de l'adoration du dieu unique, en réaction à la Trinité chrétienne, au dualisme zoroastrien et à ce qu'on pourrait appeler le "hors-sujet" bouddhiste en la matière. Parvenus au bord le plus proche des seuils cartésien, képlerien, copernicien et galiléen, les savants musulmans posèrent que "s'il n'existe pas deux fleurs, deux flocons de neige, deux humains identiques, c'est que chacun de nous est unique, à l'image de l'Unique". Notons qu'"Al Haq" ("Le Réel" !) est un autre nom d'Allah...

Cette ambition de l'Islam d'incarner une métathéorie théologique est fondamentale : le prophète Mohammed a reconnu 124 000 prophètes avant lui. Pour certains oulémas, Bouddha, Akhénaton et Zoroastre figurent dans cette longue chaîne qui nous relie à Adam, le premier prophète, chacun s’abreuvant à "l’Océan muhammadien", selon le mot de l’émir Abdelkader. Chaque Révélation depuis Abraham émane ainsi de la religion primordiale ("addin al-qayyim"). La "force axiale" du Tawhid a donc permis aux savants musulmans de passer de l'expérience religieuse à la synthèse scientifique dès le VIIe siècle, alors que le monde judéo-chrétien n'a embrassé les Lumières que mille ans plus tard. C'était vers 1642, lorsque l'occident est subconsciemment devenu Kierkegaardien (séparer le savoir et la religion)... Et de fait, Descartes n'était pas musulman, mais il a bien failli l'être.

A lire : "L'unicité du savoir", par Edward O. Wilson

26 juil. 2007

Offrandes nuptiales

"Le coup de flouze"... Se dit d'une personne qui a eu un coup de foudre pour une autre personne mais dont les motivations sont plus pécuniaires que sentimentales. D'aucuns considèrent qu'offrir un diamant à sa compagne est un geste d'une haute portée dynamisante pour la vie sexuelle du couple. "Diamonds are a girl's best friends", faisait dire Howard Hawks à Lorelei Lee dans "Gentlemen prefer blondes", voilà tout. Heureusement, on objectera que de toutes petites attentions peuvent parfois avoir un effet érogène disproportionné. Et pourtant, à l'occasion, la biologie animale peut se montrer impitoyablement plus vénale qu'on ne l'imagine. Chez le grillon de Caroline (aka llonemobius socius), la durée de l'accouplement est directement proportionnelle à la taille de l'offrande nuptiale que présente le soupirant à sa femelle. Une étude publiée dans le Canadian Journal of Zoology en 2005 démontre que la probabilité que le mâle "décide" (statistiquement) du moment de la fin de l'accouplement augmente lorsque l'offrande est petite ("signe stéréotypé d'un mâle moins immunocompétent", allez savoir ;-). Du coup, s'opère une sélection naturelle de la puissance sexuelle mâle en dehors (ou en plus) de la sélection sexuelle opérée par les femelles! Il faut donc être "riche ET puissant" pour être un grillon de Caroline mâle comblé. Autre exemple, chez certaines araignées la femelle peut être soixante-dix fois plus grande que le mâle ; elle le dévore à l'issue ou même pendant le coït. Mais l'une de ces races d'araignées a trouvé une façon de faire moins sanglante : le mâle capture une mouche, l'enroule copieusement dans du fil et passe devant l'immense femelle pour l'allécher. Lorsqu'elle se saisit du paquet, il feint de le retenir... jusqu'à le lâcher soudainement pour courir se positionner à l'arrière de la femelle et avoir un rapport sexuel, si on peut parler de "rapport" en l’occurrence... Les plus rapides parviennent même à récupérer un restant de mouche à la fin de ce qui se sera révélé une véritable opération commando! (décrite de façon proprement hilarante dans ce sketch de Jean Marie Bigard). L'actrice américaine Zsa Zsa Gabor a déclaré un jour "Je n'ai jamais détesté un homme après une rupture au point de lui rendre ses diamants", pour le moins édifiant... Enfin, chez certaines tribus indigènes de Mélanésie (dont la vie sexuelle a été décrite par l'ethnographe Bronislaw Malinowski en 1930), le mari doit constamment offrir des cadeaux à sa femme en échange de faveurs sexuelles qu'elle n'est pas socialement tenue de prodiguer si la valeur ou la fréquence des offrandes lui paraissent insuffisantes. Dès l'enfance, les petits garçons recherchent des animaux, des insectes ou des fleurs rares qu'ils offrent aux petites filles, habillant ainsi d'une esthétique fragile leurs ardeurs prématurées. La rétribution des faveurs sexuelles est donc un continent bien plus vaste que le seul phénomène sociétal de la prostitution. De fait, il existe une "logique évolutionniste" à dépenser de l'argent pour attirer une femme. Fin mot de l'histoire : à l'ère du règne de l'érection obligatoire et de la bling-culture (manie ridicule d'incruster des diamants partout), il n'est jamais superflu de rappeler que la femme est au fond le seul cadeau qui vous choisit. Amen :-)

20 juil. 2007

Et sinon...

-De l'influence du climat sur le caractère
-Voltaire et le fanatisme
-Sous le big bang, les maths
-De l'éthique païenne dans l'art de gouverner
-Le chewing-gum de l'oeil
-La confusion des sens

16 juil. 2007

"Travailler c’est trop dur, et voler c’est pas beau...

… d’mander la charité, c’est quelque chose que je n’veux plus faire », chantait Alpha Blondy en 1986. Bonne nouvelle : si chaque jour, vous dépensez un peu de votre épargne cumulée, vous n’avez pas besoin d’être millionnaire pour devenir rentier. Exemple : avec un taux d’intérêt net de 3% (inférieur au rendement actuel des Obligations Assimilables du Trésor, déduction faite du prélèvement libératoire de 27%), vous pouvez percevoir 1500 euros par mois pendant 20 ans en ne sacrifiant que 271 K€. L’immobilier locatif apporte lui un rendement annuel légèrement supérieur à 5% (42K€ de moins à économiser), tandis qu’un placement boursier peut monter bien au-delà des 7% (soit une mise de départ inférieure à 200K€). En revanche, ne consommer que les intérêts de son épargne (rente perpétuelle) revient beaucoup plus cher. Et la valeur monétaire des mensualités dans plusieurs décennies est aléatoire. Solution : réaliser ses placements en Franc Suisse, et continuer de travailler par acquis de conscience ;-) Reste à s'adapter aux affres de la vie de rentier, les orteils en éventail... A New York, le club Tiger 21 est un groupe d'entraide pour riches, qu'on pourrait rebaptiser "Milliardaires Anonymes". L'un des membres a sollicité le soutien psychologique de ses pairs après avoir revendu son yacht trop grand, juste après l'avoir acheté : "Depuis le pont, je me sentais trop loin de l'eau". Nous voilà rassurés.

4 juil. 2007

Ben Barka, agent de l'Est ?

Le dossier 43-802 des archives des services secrets tchécoslovaques, 1550 pages exhumées par l'historien Petr Zidek, indique que Ben Barka était rémunéré sous le nom de code "Cheikh" par la StB, la Sécurité d'Etat "filiale" du KGB. Il aurait même suivi un stage de formation à la lutte clandestine... Interrogé par L'Express, Bachir Ben Barka dit "tomber des nues". J'étais moins surpris... Bizarrement ;-)

3 juil. 2007

Private Equity : "Barbare toi-même!"

On a beaucoup écrit sur la déconnection des sphères financière et réelle de l’économie. Ductile comme toujours, le capitalisme semble avoir trouvé une formule améliorée pour assurer l'allocation des ressources. A mis chemin entre les bureaux décrépis du Gosplan et la froideur électronique du Nasdaq, il y a les fonds de private equity (Blackstone, Carlyle, KKR, Eurazeo, Wendel, etc). En s'endettant pour entrer au capital des entreprises non cotées (Leveraged Buy-Out), ces investisseurs ont été à l'origine d'une opération de fusion-acquisition sur quatre en 2006. En associant le management au capital (contre une à deux années de salaire), ils alignent l'intérêt des gestionnaires sur celui des actionnaires, d’où l'efficacité de la formule. Les fonds créent de l'emploi puisque les 4852 entreprises françaises sous LBO ont vu leurs effectifs croître de 4% (donnée AFIC). Certains fonds (comme 3i Group) poussent l'expertise jusqu'à disposer d'une écurie interne de hauts potentiels à disposition, pour implémenter au pas de charge les business plans approuvés par les banques.

L'heure de la révolte contre la "dictature du quarterly report" a sonné. "Les entreprises cotées n'ont jamais eu aussi envie de se retirer de la bourse", déclarait cette semaine Henry Kravis, le fondateur de KKR. Soutenu par des dirigeants de Goldman Sachs, Citigroup, Calpers, Lovell, Xerox, PepsiCo, E&Y, Pfizer, Deloitte et même l’ex-Président de la SEC, William Donaldson, un document baptisé « Principes d’Aspen » appelle les entreprises à cesser de communiquer des objectifs de résultats trimestriels. Les hedge funds (qui utilisent des modèles mathématiques pour intervenir automatiquement sur les marchés) réalisent des opérations juteuses basées sur la différence entre les prévisions et le réel. Echaudés par le court-termisme des marchés, les actionnaires sont de plus en plus nombreux à estimer leur actifs mieux gérés à l'écart de la cote, sous la houlette d'un fonds de placement spécialisé. L'an dernier, le nombre de groupes cotés sur Euronext est repassé en dessous de son niveau de 2004, celui du NYSE a stagné.

Dans les années soixante où les marchés de capitaux étaient moins intégrés, les conglomérats et autres keiretsu disposaient d’un atout maître dans leur jeu : les divisions les plus rentables (les fameuses vaches à lait du BCG) pouvaient mettre leur trésorerie à disposition des filiales en croissance. Les années 80 a balayé ce système en imposant une décote boursière, le discount de conglomérat, pour favoriser le recentrage des groupes sur le sacro-saint coeur de métier. Les filiales non core de grands groupes ont alors constitué un terreau fertile pour les LBOs, moment privilégié d'histoire du capitalisme capturé dans "Barbarians at the gate" (qui relate la prise de RJR Nabisco par KKR en 1988). L'information a toujours circulé entre brokers, prêteurs, asset managers, gestionnaires de fortune et banquiers d'affaires. C'est dans ce bouillon de matière grise nappé de doctorants en mathématiques stochastiques qu'est née l’industrie du private equity, ou l'art de faire fortune avec l'argent des uns et le travail des autres.

Dans le détail, c'est le triomphe du capitalisme built-to-flip, par opposition au built-to-last. Les fonds prennent leurs bénéfices en (ré)introduisant la cible (une fois réformée) en bourse ou en la cédant à un industriel. Les LBOs bénéficient d'un double levier fiscal et bancaire, puisque les intérêts de la dette sont déductibles. "Je suis peut-être un arriéré, mais moi, j'appelle cela de la cavalerie", s'emporte le Pdg de Sodexho, Pierre Bellon. "Ces fonds, qui financent leurs rachats principalement par de la dette, ont pour but de revendre après quelques années. Mais quand ils le font, les emprunts restent dans la société vendue! Et si les taux prennent l'ascenseur, que se passe-t-il?". Pas grand-chose pour l’instant. La peur qu'inspire un durcissement du marché du crédit n'est fondée qu'en partie, à long terme. Les banques centrales asiatiques, coffres-forts du système monétaire mondial, commencent à procéder à des arbitrages de plus en plus inédits, qu'il s'agisse de stérilisation monétaire ou d'équilibre intérieur / extérieur.

Tenues de neutraliser l'argent qui circule dans leur pays, elles empruntent via l'émission d'obligations d'état. Amasser l'argent du reste du monde finit donc par coûter cher... Ce faisant, elles alimentent une inflation non monétaire, augmentation du prix des actifs boursiers et immobiliers. En quête de rendements, les Chinois ont déjà annoncé leur intention de miser 200 de leurs 1200 miliards de dollars de réserves dans des placements plus risqués que les T-bonds américains. Du coup, l'avenir du marché de la dette - et par construction du private equity - semble gagé sur l'hétérodoxie croissante des banquiers centraux asiatiques. Mieux, le private equity a une qualité que les aléas conjoncturels ne pourront pas entamer : c'est un mode de gouvernance hybride, presque chirurgical. Simplement parce que, comme au football, les entreprises non cotées connaissent toujours leur score, tandis que celles cotées sont comme ces skieurs sur glace auxquels une multitude d'arbitres hurlent des scores en pagaille.

21 juin 2007

Hillary ou la restauration

1797. Antimonarchiste convaincu, George Washington quitte la Maison Blanche de son plein gré au terme de huit années de pouvoir. John Adams lui succède au 1600 Pennsylvania Avenue et son fils, John Quincy Adams, accède aux mêmes fonctions 28 ans plus tard... Un siècle passe avant que la famille Roosevelt ne se distingue : Théodore est élu en 1901 et son cousin Franklin Delano (1933) sera le seul président à remporter 4 mandats successifs. Après lui, les Américains amenderont la constitution (22e) pour limiter ce nombre à 2. Peine perdue car si Hillary Clinton est élue en 2008, il y aura eu consécutivement un Clinton ou un Bush à la Maison Blanche pendant 32 ans ! Assurément, Bill Clinton jouera un rôle, en tout cas supérieur à celui qu'aurait eu François Hollande à l'Elysée. Question : pourquoi a-t-on tenté de destituer Bill Clinton au sommet de sa gloire pour avoir menti sur sa vie sexuelle, alors que George Bush bat des records d'impopularité sans que ses mensonges répétés sur l'Irak ne le mettent en danger? Les démocrates s'imaginent peut-être que sa destitution accélèrerait la rémission du parti républicain... et hypothéquerait la possible réélection de 2012 qui porterait le record Bush-Clinton à 36 ans. Même tarif si Jeb Bush réussit à priver Hillary d'un second mandat. En attendant, Mme Clinton parodie les "Sopranos" dans un clip pour dévoiler son hymne de campagne. Apparemment, elle se vit comme Carmela Soprano, victime consentante d'un mari volage... Hillary pardonne à Bill comme les Américains pardonnent à Bush. Où est le Kenneth Starr de l'administration actuelle? On nous rebat les oreilles de l’intolérance viscérale de l’Amérique protestante pour le mensonge et pourtant… Aux dernières nouvelles, ils n’étaient que 39% à souhaiter un impeachment.

6 juin 2007

Nettoyage par le vide

Dame Gaïa pourrait-elle sacrifier l'espèce humaine pour survivre? Gaïa, c'est la planète Terre et sa biomasse, entendues comme un même organisme vivant autorégulé. On doit l’hypothèse très New Age qu'homo sapiens ne serait qu'une des manifestations superficielles d'un système vivant plus large à James Lovelock, un scientifique britannique selon lequel les changements climatiques menacent directement 80% de la population mondiale.

Quelle que soit leur taille, les mammifères respirent 200 millions de fois dans leur vie, soit 800 millions de battements de coeur. C'est pourquoi les éléphants vivent plus longtemps que les souris. Cette règle ne souffre qu'une exception : homo sapiens vit et respire trois fois plus longtemps qu'il ne devrait. Rappelons que la fertilité des êtres vivants décline à mesure que leur vie se prolonge.

Rien qu'à respirer, nous produisons déjà plus de 1,2 gigatonnes de CO2 sur les 27 que l'ensemble de nos activités émettent annuellement... Si on congelait ces 27 Gt, on obtiendrait une montagne de 1,5 Km d'altitude et 20 Km de circonférence (pour info, les déchets générés par la même quantité d'énergie produite par fission nucléaire tiendraient dans un cube de seize mètres de côté).

L'irruption de la pensée dans le recoin d'une branche de l’Evolution est récente. Et quand on pense, on se reproduit moins... (Bergson : la pensée ne retourne vers le mouvement qu'en le ralentissant). Autrement dit, nous sommes non seulement de moins en moins fertiles, mais le développement de notre cortex supérieur et ses conséquences - depuis Descartes à la pilule RU486 - inhibent notre appétit pour la procréatrion.

Faut-il voir la main invisible de Gaïa derrière la dénatalité rampante qui gagne homo sapiens? "Puissions-nous vivre longtemps et disparaître", proclame le