
1642 est une belle année dans l'histoire des idées. Descartes publie ses
Méditations Métaphysiques, Galilée meurt et Newton vient au monde. Pendant les trois siècles qui suivront, les
Lumières se chargeront de cultiver l'héritage cartésien, le rêve que l'univers est uni par la causalité, réglé par une théorie universelle susceptible d'être formulée un jour. Vus sous cet angle, les domaines de la Connaissance semblent tous se rapporter à un même Savoir. Malheureusement, cette quête d'une métathéorie (théorie sur les théories) s'est depuis enlisée dans l'exubérante productivité des sciences. Jugée à l'aune du doute né d'Hiroshima -
la pénicilline vaut-elle la bombe A? - la foi dans le progrès scientifique a été ramenée au rang de simple question d'opinion. La dernière tentative de jeter les bases d'une synthèse scientifique remonte à septembre 1939, lorsque les plus importantes figures du
positivisme logique ont ouvert à Harvard le 5e "
Congrès international pour l'unité de la science". Aujourd'hui, les post-modernistes traitent la science (et la religion) par la subversion. A l’ère de la spécialisation, un physicien des particules ne peut toujours pas dialoguer avec un neurologue, un spécialiste d'économie politique ou un poète.
La Babélisation du savoir piège les uns et les autres dans une trappe cognitive. Pourtant, par la grâce d'un principe comparable au monothéisme en religion, il n'y a de la biologie à l'art qu'une seule connaissance, par-delà les barrières disciplinaires. Art, politique, chimie, économie, philosophie, mathématique, sociologie, biologie, tout est lié. Exemple intuitif : l'attraction des corps célestes obéissant aux lois de la gravité est un écho lointain de l'attraction des corps vivants soumis aux lois de l'amour, les deux procédant d'un même phénomène d'attirance universelle. Est-ce donc un hasard si, dans les films de Spielberg, les amoureux lèvent les yeux pour contempler les étoiles...? ;-) Autres exemples, moins intuitifs : la cohérence de la physique microscopique des capillaires avec la physique macroscopique de la gravité, qui faisait dire à Einstein "
ce qui m'importe réellement est de savoir si Dieu avait le choix en créant le monde"...
Les similitudes entre l'
épistémologie de l'économie et celle de la physique sont également frappantes : l'étude des phénomènes de concentration de richesse s'effectue à l'aide des mêmes équations qui régissent la
polymérisation en physique-chimie. Il en va de même pour la physique et l'histoire de l'art. La "
décarbonisation" est le terme employé par les scientifiques pour indiquer la variation du ratio d'atomes de carbone par rapport aux atomes d'hydrogène dans chaque nouvelle source d'énergie. Ainsi, l'hydrogène succède géométriquement au pétrole et au gaz naturel, eux-mêmes héritiers du charbon, descendant naturel du bois. Ce processus de dématérialisation n'est pas sans rappeler Hegel et son "
avènement de l'Esprit", pour schématiser : (i) les
peintures rupestres représentent des formes purement animales ; (ii) le
Sphinx des pharaons a un corps de félin dont jaillit un visage humain ; (iii) la perfection est finalement approchée par Michel Ange en 1504, avec son
David (un corps humain idéel sculpté dans 434 cm de marbre). Tout se passe comme si le carbone participait aussi de cette animalité dont l'humanité s'éloigne pas à pas.

Condorcet, quant à lui, était convaincu que la culture est régie par des lois aussi exactes que celles de la physique. Dans son "
Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à pluralité des voix", il mêle pour la première fois mathématique et politique, fidèle en cela à Aristote qui écrivait : "
la politique est la première des sciences, celle qui est plus que tout autre architectonique". À ses débuts, la sociologie sera même qualifiée de "physique sociale". Seulement, de l'atome à la pensée il y a plusieurs mondes. Les sociétés sont formées de personnes, dont l'esprit est constitué de nerfs, lesquels à leur tour sont faits d'atomes. En principe, les atomes peuvent être assemblés en nerfs, les nerfs en cerveaux, et les personnes en sociétés. En réalité, l'unité du savoir n'équivaut pas à un effacement des limites disciplinaires. L'intuition qui consiste à renoncer à la vision pyramidale de la connaissance est la "
consilience". C'est le nom donné à l'unité intrinsèque du savoir par Whilliam Whewell en 1840, qui apparaît "
lorsqu'une induction donnée, issue d'une certaine classe de faits, coïncide avec une autre, née d'une classe différente de faits". Cela s'applique bien à l'étrange parallèle qui existe entre l'unité de dieu (monothéisme en théologie) et l'unification du savoir (métathéorie en science).
La science pourrait bien n'être que
la continuation de la théologie
par d'autres moyens (pour paraphraser Clausewitz). Louis Agassiz, directeur du Museum de zoologie comparée de Harvard, fut outré par la publication de "
L'origine des espèces" de Darwin en 1859. Agassiz estimait que l'univers étant une vision dans l'esprit de Dieu, les divinités de la science n'ont rien à envier à celles de la théologie. Ce qui explique la double concession de Descartes : son
déisme (concédé à la théologie), et son "
cogito ergo sum" (concédé à la science). "
Je pense donc je suis" est bien l'autre nom du "
mystère de la conscience", verrou qui résiste encore et toujours aux assauts des neurophysiciens. Renvoyées dos-à-dos, science et théologie se rejoignent finalement dans un combat commun, une chasse en vérité. Débusquer le "
fantôme dans la machine", selon l'expression du philosophe Gilbert Ryle, qui nous sépare d'une compréhension fluide et continue de l'univers réel. Un univers dans lequel nous nourrissons la folle ambition d'être d'avantage que de la poussière animée. Tout un programme, quand on pense à la dixième
loi d'Emmerdement Maximum de Murphy : "
L'univers n'est pas indifférent à l'intelligence, il lui est activement hostile" ;-)

Est-il encore possible d'écrire sur l'unicité de dieu sans ennuyer son lecteur...? (s'il en reste :-p) Le
Tawhid, vous connaissez? C'est le principe cardinal de l'Islam. Souvent traduit par "monothéisme", le terme peut sembler anodin. En réalité, la passion musulmane pour la synthèse a engendré une nuance sémantique de premier ordre. La théologie islamique est "
3ilm at-tawhid" ("
science de l'unification"), tandis qu'elle qualifie la théologie chrétienne de "
3ilm al-lahout" ("
science de la divinité"). Au fond, la "Bonne Nouvelle" de l'Islam a été l'unification des sciences au profit de l'adoration du dieu unique, en réaction à la
Trinité chrétienne, au
dualisme zoroastrien et à ce qu'on pourrait appeler le "hors-sujet" bouddhiste en la matière. Parvenus au bord le plus proche des seuils cartésien, képlerien, copernicien et galiléen, les savants musulmans posèrent que "
s'il n'existe pas deux fleurs, deux flocons de neige, deux humains identiques, c'est que chacun de nous est unique, à l'image de l'Unique". Notons qu'"
Al Haq" ("
Le Réel" !) est un autre nom d'Allah...
Cette
ambition de l'Islam d'incarner une métathéorie théologique est fondamentale : le prophète Mohammed a reconnu 124 000 prophètes avant lui. Pour certains oulémas, Bouddha, Akhénaton et Zoroastre figurent dans cette longue chaîne qui nous relie à Adam, le premier prophète, chacun s’abreuvant à "
l’Océan muhammadien", selon le mot de l’émir Abdelkader. Chaque Révélation depuis Abraham émane ainsi de la religion primordiale ("
addin al-qayyim"). La "force axiale" du Tawhid a donc permis aux savants musulmans de passer de l'expérience religieuse à la synthèse scientifique dès le VIIe siècle, alors que le monde judéo-chrétien n'a embrassé les Lumières que mille ans plus tard. C'était vers 1642, lorsque l'occident est subconsciemment devenu
Kierkegaardien (séparer le savoir et la religion)... Et de fait, Descartes n'était pas musulman, mais il a bien failli l'être.
A lire : "L'unicité du savoir", par
Edward O. Wilson